Le peseur d'âme d'andré maurois

Pages: 78 (19324 mots) Publié le: 9 mai 2012
Chapitre I

J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce récit. Je sais qu’il étonnera ceux que j’ai le plus aimés et qu’à plusieurs d’entre eux il déplaira. Quelques-uns douteront de ma bonne foi, les autres de mon bon sens. J’aurais moi-même pensé comme eux si, des faits que je vais raconter, je n’avais été le spectateur accidentel et rebelle. De leur apparente absurdité, je suis tellementconscient que je n’en ai jamais parlé à mes confidents les plus intimes. Si je me décide aujourd’hui à rompre le silence, c’est que je ne me reconnais pas le droit de laisser détruire après ma mort le seul objet témoin de cet étrange rêve. 

Je demande à ceux qui me liront, avant de rejeter comme invraisemblables les théories du docteur James, de se souvenir de ce que je crois avoir été l’extrêmeprudence de mon esprit. J’ai eu, comme tous les hommes, mes passions et mes faiblesses ; j’ai essayé de sauver mon jugement. En science, en métaphysique, en politique, et même dans ma vie sentimentale, je me suis attaché à ne jamais prendre mes désirs pour des preuves. Je suis loin d’y avoir toujours réussi, mais peut-être, de ce souci de mesure, me sera-t-il tenu compte au moment où je vais avoirbesoin de tant de crédit.

Le second argument en ma faveur est celui-ci les faits que je décris sont surprenants, mais ils sont de telle nature qu’il n’est pas impossible de les vérifier. Quelques expériences simples que tout physicien, biologiste ou médecin peut aisément refaire, montreront que les théories de James, si même on les tient pour absurdes, étaient fondées sur des observations réelles.Pourquoi n’ai-je pas moi-même continué ces expériences? Pourquoi ne les ai-je pas fait connaître après sa mort? J’ai quelque peine à l’expliquer. Je crois que la timidité l’emporta, et une naturelle répugnance à m’occuper de certaines questions. Les circonstances avaient fiait de moi un écrivain, non un savant. Je n’avais à ma disposition ni hôpital, ni laboratoire, j’hésitais à entrer en rapportavec des hommes aux yeux desquels j’étais un profane, pour attirer leur attention sur des phénomènes si contraires, je le savais, à leurs idées. Je regrette cette faiblesse et serais heureux si la publication de ce mémoire inspirait à des esprits aventureux le désir de poursuivre, après mon malheureux ami, l’exploration d’un monde nouveau.

J’ai connu le docteur James pendant la guerre de 1914.Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans un champ boueux des Flandres. Au milieu d’un groupe d’Anglais joyeux et sains. Ses pommettes saillantes et décharnées, son visage tourmenté m’avaient frappé. Il venait d’être attaché comme médecin à la division dont j’étais l’officier de liaison français. Il devint tout de suite mon ami. La nuit, quand les sifflements des obus tirés par-dessusnos têtes contre Poperinghe et les claquements au vent de la toile mouillée nous empêchaient de dormir, nous parlions à mi-voix des fous et des poètes. J’aimais mon compagnon. Sous des dehors cyniques, je devinais en lui une âme tendre et hardie. Il était si discret que je partageai longtemps sa vie sans savoir s’il avait une femme, des enfants.

L’armistice mit fin brusquement à cette amitié,comme à tant d’autres. Pendant un an nous nous écrivîmes. J’appris ainsi que James était attaché à l’un des hôpitaux de Londres. Puis l’un de nous deux (lequel, je ne le sais plus) négligea de répondre à une lettre. James devint une image encore mêlée à mes souvenirs, mais irréelle comme celle d’un personnage de roman. Enfin je cessai de penser à lui, même en rêve, jusqu’au printemps de 1923.Cette année-là je dus faire un long séjour à Londres pour des recherches au British Muséum. Je m’y trouvai seul, assez triste et fatigué par un travail trop continu. Ne serait-il pas agréable de passer les soirées avec un homme aussi intelligent que le docteur James? Un annuaire médical m’apprit que H.-B. James, M. D., était « résident » à l’hôpital Saint-Barnabé. Je décidai de ne pas travailler...
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