le petit fut

Pages: 9 (2027 mots) Publié le: 27 juin 2014
A Adolphe Tavernier

Maitre Chicot, l'aubergiste d`Épreville, arrêta son tilbury devant la ferme de la mère Magloire. C’était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour être malicieux.

Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu’il convoitait depuislongtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter, mais la mère Magloire s'y refusait avec obstination.

- J'y siens née, j’y mourrai, disait-elle.

Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Agée de soixante-douze ans, elle était sèche ridée, courbée, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis s’assit près d`elle sur un escabeau.

-Eh bien! la mère, et c` te santé, toujours bonne ?

- Pas trop mal, et vous, mait’ Prosper?

— Eh! eh ! quéques douleurs; sans ça, ce s’ rait à satisfaction.

- Allons, tant mieux!

Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, etvivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la lame d’un vieux couteau qu’elle tenait de l’autre main. Et, quand la pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d'eau. Trois poules hardies s’en venaient l’une après l'autre jusque dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauver à toutes pattes, portant au bec leur butin.

Chicot semblaitgêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida :

—— Dites donc, mère Magloire... — Qué qu' i a pour votre service? - C’ te ferme, vous n’ voulez toujours point m’ la vendre ?

— Pour ça, non. N’y comptez point. C’est dit, c'est dit, n’y r’ venez pas.

- C’est qu' j'ai trouvé un arrangement qui f' rait notre affaire à tous les deux.— Qué qu’ c’est?

- Le v’ la.Vous m’ la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n’y êtes point? Suivez ma raison.

La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripées.

Il reprit :

- Je m`explique. J’ vous donne, chaque mois cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois j’ vous apporte ici, avec mon tilbury,trente écus de cent sous. Et pi n’y a rien de changé de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n’ vous occupez point de mé, vous n’ me d' vez rien. Vous n’ faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il ?

Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur.

La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle demanda : - Ca, c'est pour mé; mais pour vous, c’ te ferme,ça ni vous la donne point?

Il reprit :

- N’ vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l’ bon Dieu vous laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m’ ferez un p’ tit papier chez l' notaire pour qu’après vous ça me revienne. Vous n’avez point d’éfants, rien qu’ des neveux que vous n`y tenez guère. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j’ vous donne trenteécus de cent sous par mois. C’est tout gain pour vous.

La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua :

- Je n' dis point non. Seulement, j’ veux m' faire une raison là-dessus. Rev’ nez causer d'ça dans l’courant d’ l’autre semaine. J’ vous f' rai une réponse d' mon idée.

Et maître Clicot s’en alla, content comme un roi qui vient de conquérir un empire.

La mèreMagloire demeura sougeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d’hésitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle là-dedans, mais la pensée des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de désir.

Alors elle alla trouver...
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