Les possédés dostoiekvski

Pages: 3 (564 mots) Publié le: 28 avril 2010
Le temps n’est pas un objet, mais une idée. Cette idée s’effacera de l’esprit.
— Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les mêmes depuis le commencement des siècles, grommelaStavroguine avec une pitié méprisante.
— Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n’y en aura jamais d’autres ! reprit l’ingénieur dont les yeux s’illuminèrent comme si l’affirmation decette idée eût été pour lui une sorte de victoire.
— Vous paraissez fort heureux, Kiriloff ?
— Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton dont il eût fait la réponse la plusordinaire.
— Mais, il n’y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine ?
— Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas encore que j’étaisheureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille, une feuille d’arbre ?
— Oui.
— Dernièrement j’en ai vu une : elle était jaune, mais conservait encore en quelques endroits sa couleur verte, les bordsétaient pourris. Le vent l’emportait. Quand j’avais dix ans, il m’arrivait en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant.J’ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c’était beau, je les refermais encore.
— Qu’est-ce que cela signifie ? C’est une figure ?
— N-non... pourquoi ? Je ne fais point d’allégorie. Je parleseulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.
— Tout ?
— Oui. L’homme est malheureux parce qu’il ne connaît pas son bonheur, uniquement pour cela. C’est tout, tout ! Celui qui saura qu’ilest heureux le deviendra tout de suite, à l’instant même. Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien. J’ai découvert cela brusquement.
— Et si l’on meurt de faim, et si l’onviole une petite fille, — c’est bien aussi ?
— Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les hommes savaient qu’ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant qu’ils ne le sauront...
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