Littérature

Pages: 290 (72481 mots) Publié le: 12 mars 2013
BOUALEM SANSAL

LE VILLAGE DE L’ALLEMAND
OU

LE JOURNAL DES FRÈRES SCHILLER roman

nrf

GALLIMARD

© Éditions Gallimard, 2008

Je remercie très affectueusement Mme Dominique G. H., professeur au lycée A. M., qui a bien voulu réécrire mon livre en bon français. Son travail est tellement magnifique que je n’ai pas reconnu mon texte. J’ai eu du mal à le lire. Elle l’a fait en mémoirede Rachel qu’elle a eu comme élève. « Son meilleur élève », a-t-elle souligné. Dans certains cas, j’ai suivi ses conseils, j’ai changé des noms et supprimé des commentaires. Dans d’autres, j’ai conservé ma rédaction, c’est important pour moi. Elle dit qu’il y a des parallèles dangereux qui pourraient me valoir des ennuis. Je m’en fiche, ce que j’avais à dire, je l’ai dit, point, et je signe :MALRICH SCHILLER.

Journal de Malrich
Octobre 1996
Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour, il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu lasanté. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l’a quitté. Un soir, il s’est suicidé. C’était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures. Je ne savais rien de ses problèmes. J’étais jeune, j’avais dix-sept ans quand ce quelque chose s’est cassé dans sa tête, j’étais sur la mauvaise pente. Rachel, je le voyais peu, je l’évitais, il me pompait avec son prêchi-prêcha. Je regrette dele dire, c’est mon frère, mais bon citoyen à ce point, ça te met la panique. Il avait sa vie, j’avais la mienne. Il était cadre dans une grosse boîte américaine, il avait sa nana, son pavillon, sa bagnole, sa carte de crédit, ses heures étaient minutées, moi je ramais H24 avec les sinistrés de la cité. Elle est classée ZUS-1, zone urbaine sensible de première catégorie. Pas de répit, on sort d’uncrash, on tombe dans l’autre. Un matin, Ophélie a téléphoné pour nous annoncer le drame. Elle était passée au pavillon prendre des nouvelles de son ex. Je pressentais quelque chose, a-t-elle dit. J’ai sauté sur la mob de Momo, le fils du boucher halal, et j’ai foncé. Il y avait du peuple devant le pavillon, la police, le SAMU, les voisins, les curieux. Rachel était dans le garage, assis par terre,dos contre le mur, jambes allongées, le menton sur la poitrine, la bouche ouverte. On aurait dit qu’il roupillait. Son visage était couvert de suie. Toute la nuit, il a baigné dans les gaz d’échappement de sa tire. Il portait un drôle de pyjama, un pyjama rayé que je ne lui connaissais pas et il avait la tête rasée comme au bagne, tout de travers. Que c’est bizarre. J’ai encaissé sans broncher. Jene réalisais pas encore. Le toubib m’a dit : C’est ton frère ? J’ai dit : Oui. Il a dit : C’est tout l’effet que ça te fait ? J’ai haussé les épaules et je suis passé au salon. Ophélie était avec Com’Dad, le commissaire du quartier. Elle pleurait. Il prenait des notes. Quand il m’a vu, il a dit : Approche un peu ! Il m’a posé des questions. J’ai répondu que je ne savais rien. C’est vrai, Rachel,je ne le voyais pas. Je me doutais qu’il couvait quelque chose mais je me disais : Il a ses couilles, j’ai les miennes. C’est triste à dire mais c’est ainsi, le suicide est chose courante dans la cité, on est surpris un moment, on reste renfrogné un jour ou deux et, une semaine plus tard, on n’y pense plus. On se dit : C’est la vie, et on continue son chemin. Là, il s’agissait de mon frère, monfrère aîné, je devais comprendre. Je n’avais aucune idée de ce qui avait pu lui arriver et je n’imaginais pas que ça ait été si loin pour lui et que ça irait si loin pour moi. J’aurais pensé à tout, et j’y ai pensé des jours entiers, une affaire de cœur, une affaire d’argent, une affaire d’État, une maladie incurable, ce qu’il y a de pire dans cette putain de vie, mais pas ça. Ah, non, mon Dieu,...
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