Lorsque j'étais une oeuvre d'art

49555 mots 199 pages
1

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT

Lorsque j’étais une œuvre d’art
ROMAN

ALBIN MICHEL

2

© Éditions Albin Michel S. A., 2002.

3

1
J’ai toujours raté mes suicides. J’ai toujours tout raté, pour être exact : ma vie comme mes suicides. Ce qui est cruel, dans mon cas, c’est que je m’en rends compte. Nous sommes des milliers sur Terre à manquer de force, d’esprit, de beauté ou de chance, or ce qui fait ma malheureuse singularité, c’est que j’en suis conscient. Tous les dons m’auront été épargnés sauf la lucidité. Rater ma vie, soit… mais rater mes suicides ! J’ai honte de moi. Incapable d’entrer dans la vie et pas fichu d’en sortir, je me suis inutile, je ne me dois rien. Il est temps d’insuffler un peu de volonté à mon destin. La vie, j’en ai hérité ; la mort, je me la donnerai ! Voilà ce que je me disais, ce matin-là, en regardant le précipice qui s’ouvrait sous mes pieds. Si loin que portaient mes yeux, ce n’était que ravins, crevasses, pointes rocheuses poignardant les arbustes, et, plus bas, un moutonnement d’eaux immense, furieux, chaotique, comme un défi à l’immobile. J’allais pouvoir gagner un peu d’estime de moi-même en me tuant. Jusqu’à ce jour, mon existence ne m’avait rien dû : j’avais été conçu par négligence, j’étais né par expulsion, j’avais grandi par programmation génétique, bref je m’étais subi. J’avais vingt ans et ces vingt ans aussi, je les avais subis. Par trois fois j’avais tenté de reprendre le contrôle et, par trois fois, les objets m’avaient trahi : la corde où je souhaitais me pendre avait rompu sous mon poids, les somnifères s’étaient révélés des pilules placebos et la bâche d’un camion qui passait m’avait reçu douillettement malgré cinq étages de chute. Ici, j’allais pouvoir m’épanouir, la quatrième fois serait la bonne. La falaise de Palomba Sol était réputée pour ses suicides. Pointue, excessive, surplombant les flots rageurs de cent quatrevingt-dix-neuf mètres, elle offrait aux corps qui s’y jetaient au 4

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