Manifeste du surréalisme-André Breton

Pages: 57 (14193 mots) Publié le: 8 août 2014
Manifeste du surréalisme
André Breton
1924

Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie
réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd. L’homme, ce rêveur
définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec peine le
tour des objets dont il a été amené à faire usage, et que lui a livrés sa
nonchalance, ou son effort, son effort presquetoujours, car il a
consenti à travailler, tout au moins il n’a pas répugné à jouer sa
chance (ce qu’il appelle sa chance!). Une grande modestie est à
présent son partage: il sait quelles femmes il a eues, dans quelles
aventures risibles il a trempé; sa richesse ou sa pauvreté ne lui est de
rien, il reste à cet égard l’enfant qui vient de naître et, quant à
l’approbation de sa conscience morale,j’admets qu’il s’en passe
aisément. S’il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner alors
vers son enfance qui, pour massacrée qu’elle ait été par le soin des
dresseurs, ne lui en semble pas moins pleine de charmes. Là,
l’absence de toute rigueur connue lui laisse la perspective de plusieurs
vies menées à la fois; il s’enracine dans cette illusion; il ne veut plus
connaître que lafacilité momentanée, extrême, de toutes choses.
Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les
pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou
noirs, on ne dormira jamais.

Mais il est vrai qu’on ne saurait aller si loin, il ne s’agit pas
seulement de la distance. Les menaces s’accumulent,on cède, on
abandonne une part du terrain à conquérir. Cetteimagination qui
n’admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s’exercer que
selon les lois d’une utilité arbitraire; elle est incapable d’assumer
longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année,
préfère, en général, abandonner l’homme à son destin sans lumière.
Qu’il essaie plus tard, de-ci de-là, de se reprendre, ayant senti lui
manquer peu à peu toutes raisons devivre, incapable qu’il est devenu
de se trouver à la hauteur d’une situation exceptionnelle telle que
l’amour, il n’y parviendra guère. C’est qu’il appartient désormais corps
et âme à une impérieuse nécessité pratique, qui ne souffre pas qu’on
la perde de vue. Tous ses gestes manqueront d’ampleur, toutes ses
idées, d’envergure. Il ne se représentera, de ce qui lui arrive et peut lui
arriver,que ce qui relie cet événement à une foule d’événements
semblables, événements auxquels il n’a pas pris part, événements
manqués. Que dis-je, il en jugera par rapport à un de ces événements,
plus rassurant dans ses conséquences que les autres. Il n’y verra, sous
aucun prétexte, son salut.
Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne
pardonnes pas.
Le seul mot de libertéest tout ce qui m’exalte encore. Je le crois
propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il
répond sans doute à ma seule aspiration légitime. Parmi tant de
disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande
liberté d’esprit nous est laissée. À nous de ne pas en mésuser
gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y
irait de cequ’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à
tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule
imagination me rend compte de ce qui peut être, et c’est assez pour
lever un peu le terrible interdit; assez aussi pour que je m’abandonne

à elle sans crainte de me tromper (comme si l’on pouvait se tromper
davantage). Où commence-t-elle à devenir mauvaise et où s’arrêtela
sécurité de l’esprit? Pour l’esprit, la possibilité d’errer n’est-elle pas
plutôt la contingence du bien?
Reste la folie, « la folie qu’on enferme » a-t-on si bien dit. Celle-là
ou l’autre… Chacun sait, en effet, que les fous ne doivent leur
internement qu’à un petit nombre d’actes légalement répréhensibles,
et que, faute de ces actes, leur liberté (ce qu’on voit de leur liberté) ne...
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