Maupassant

Pages: 11 (2687 mots) Publié le: 19 janvier 2011
Guy de Maupassant : Divorce. Texte publié dans Gil Blas du 21 février 1888, puis publié dans le recueil Le rosier de Madame Husson.

Divorce
Maître Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.
    C'était un gros homme rouge, àfavoris blonds et durs, un homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua :
    - Prenez un siège, dit l'avocat.
    Le client s'assit et, après avoir toussé :
    - Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.
    - Parlez, monsieur, je vous écoute.
    - Monsieur, je suis un ancien notaire.
    - Déjà !
    - Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.    - Continuez.
    - Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.
    - Vous n'êtes pas le seul.
    - Je le sais et je plains les autres ; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses ?
    - Qu'entendez-vouspar là ?
    - Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour certains esprits que le poison pour le corps ?
    - Mais, oui, peut-être.
    - Certainement. Il y a des idées qui entrent en nous, nous rongent, nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister. C'est une sorte de phylloxera des âmes. Si nous avons le malheur de laisser une de ces pensées-là seglisser en nous, si nous ne nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse toutes nos préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention et change l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.
    Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vousl'ai dit, j'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret, mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de limiter tous mes goûts, oui, tous ! Et c'est dur à mon âge.
    Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances, etc., etc. ; et il m'était arrivé plusieursfois, par ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.
    Un jour, je tombe sur ceci :
    "Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien nets. Rien des agences."
    Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un filateur. Je ne sais comment la conversationvint à tomber sur les mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux millions cinq cent mille francs.
    Le filateur dit : "Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là ?"
    L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclu dans ces conditions, et il donna des détails ; puis il ajouta, en se tournant vers moi :
    - Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pourtoi-même ? Cristi, ça t'en enlèverait des soucis, deux millions cinq cent mille francs.
    Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.
    Une heure plus tard je rentre chez moi.
    Il faisait froid cette nuit-là. J'habitais d'ailleurs une vieille maison, une de ces vieilles maisons de province qui ressemblent à des champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer del'escalier, un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et je murmurai, saisi par un brusque souvenir :
    - Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille !...
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