Mon boisin jacques

Pages: 6 (1386 mots) Publié le: 26 juin 2014
MON VOISIN JACQUES
Par Émile Zola

I
J’habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor, derrière le jardin des Plantes.
Je montais deux étages, — les maisons sont basses en ce pays, — m’aidant d’une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais ainsi mon taudis dans la plus complèteobscurité. La pièce, grande et froide, avait les nudités, les clartés blafardes d’un caveau. J’ai eu pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon cœur avait des rayons.
Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept à huit ans.
Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entredeux épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux noirs enfoncés sous d’épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l’ombre, filait le long des murs avec l’humilité d’un forçat gracié.
Quelques saluts échangés m’en avaient fait un ami. Je meplaisais à cette face étrange, pleine d’une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en étions venus aux poignées de main.

II
Au bout de six mois, j’ignorais encore le métier qui faisait vivre mon voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J’avais bien, par pur intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises ; mais je n’avais pu tirer d’elle que des réponses évasives, balbutiées avecembarras.
Un jour, — il avait plu la veille, et mon cœur était endolori, — comme je descendais le boulevard d’Enfer, je vis venir à moi un de ces parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir, cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d’un enfant nouveau-né.
Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une insouciance rêveuse, poussant du pied lescailloux du chemin. La matinée était blanche. J’eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au bruit de mes pas, l’homme leva la tête, puis la détourna vivement, mais trop tard : je l’avais reconnu. Mon voisin Jacques était croque-mort.
Je le regardai s’éloigner, honteux de sa honte. J’eus regret de ne pas avoir pris l’autre allée. Il s’en allait, la tête plus basse, se disant sans doute qu’il venait deperdre la poignée de main que nous échangions chaque soir.

III
Le lendemain, je le rencontrai dans l’escalier. Il se rangea peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n’en touchât pas mon vêtement. Il était là, le front incliné, et j’apercevais sa pauvre tête grise tremblante d’émotion.
Je m’arrêtai, le regardant enface. Je lui tendis la main, toute large.
Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses gros yeux s’agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me prenant le bras brusquement, il m’accompagna dans mon grenier, où il retrouva enfin la parole.
— Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il ; votre poignée de main vient de me faire oublier bien des regards mauvais.
Et ils’assit, se confessant à moi. Il m’avoua qu’avant d’être de la partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu’il rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi à ces choses, il s’était étonné du dégoût et de la crainte qu’il soulevait sur son passage.
J’avais vingt ans alors, j’aurais embrassé unbourreau. Je me lançai dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix lente et embarrassée :
— Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards des passants, m’inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient du pain....
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