Paul

Pages: 12 (2785 mots) Publié le: 10 octobre 2012
Jean de La Fontaine, Fables,  Livre VII, fable 1


Sources de cette fable se trouvent certainement dans des récits du XVIème :
"De la confession de l'âne, du renard et du loup", de Guillaume Haudent (Apologues, II, 60, 1547) etc…"Cette comédie très noire, dont le suspens est savamment ménagé, rejoint donc par le détour de l'ironie la haute et sombre inspiration tragique de Sophocle, deThucydide et de Lucrèce, parente de celle des Psaumes." (M. Fumaroli, Fables, la Pochothèque) - " C'est presque l'histoire de toute société humaine " (Chamfort)
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
 
            Un mal qui répand la terreur,
            Mal que le Ciel en sa fureur (1)
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par sonnom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, (2)
            Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
            On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ; (3)
            Nul mets n'excitait leur envie ;
            Ni Loups ni Renards n'épiaient
            Ladouce et l'innocente proie.
            Les Tourterelles se fuyaient ;
            Plus d'amour, partant (4) plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
            Je crois que le Ciel a permis
            Pour nos péchés cette infortune ;
            Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents (5)
            On fait de pareils dévouements : (6)
Ne nous flattons (7) donc point ; voyons sans indulgence
            L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
            J'ai dévoré force moutons ;
            Quem'avaient-ils fait ? Nulle offense (8) :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
                        Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi 
Car on doit souhaiter selon toute justice
            Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vosscrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur,
            En les croquant beaucoup d'honneur;
            Et quant au Berger, l'on peut dire
            Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
            Se font unchimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
            On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances
            Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples Mâtins (9),
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance            Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
            Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro (10) sur le Baudet.
Un Loup quelque peu clerc (11) prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer cemaudit Animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
            Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour (12) vous rendront blanc ou...
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