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Pages: 294 (73425 mots) Publié le: 4 janvier 2015
Guy de Maupassant

Une vie

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Guy de Maupassant

Une vie

La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 382 : version 1.01
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
Clair de lune
Mademoiselle Fifi
Miss Harriet
Mont-Oriol
La main gauche
Pierre et Jean
Yvette
Sur l’eau
L’inutile beauté
La maison Tellier
Monsieur Parent
La petite Roque
LeHorla
Contes de la bécasse
Les sœurs Rondoli
Fort comme la mort
Le docteur Héraclius Gloss et autres contes
Les dimanches d’un bourgeois de Paris
Le rosier de Madame Husson
Contes du jour et de la nuit
La vie errante
Bel-Ami

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Une vie

Édition de référence :
Éditions Albin Michel, Le Livre de Poche.
Image de couverture :
Karin Och Kersti (1898)
Carl Larsson, aquarelle.

4 I
Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la
fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.
L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les
carreaux et les toits. Le ciel, bas et chargé d’eau,
semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant
en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le
ronflement des ruisseaux débordés emplissait les
ruesdésertes où les maisons, comme des
éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait audedans et faisait suer les murs de la cave au
grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin
pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de
la vie dont elle rêvait depuis si longtemps,
craignait que son père hésitât à partir si le temps
ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois
depuis lematin elle interrogeait l’horizon.
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Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de
mettre son calendrier dans son sac de voyage.
Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
mois, et portant au milieu d’un dessin la date de
l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle
biffa à coups de crayon les quatre premières
colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu’au 2
mai, jour desa sortie du couvent.
Une voix, derrière la porte, appela :
« Jeannette ! »
Jeanne répondit : « Entre, papa. » Et son père
parut.
Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des
Vauds était un gentilhomme de l’autre siècle,
maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la
nature, les champs, les bois, les bêtes.
Aristocrate de naissance, ilhaïssait par instinct
quatre-vingt-treize ; mais, philosophe par
tempérament et libéral par éducation, il exécrait
la tyrannie d’une haine inoffensive et
déclamatoire.
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Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était
la bonté, une bonté qui n’avait pas assez de bras
pour caresser, pour donner, pour étreindre, une
bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
l’engourdissement d’un nerfde la volonté, une
lacune dans l’énergie, presque un vice.
Homme de théorie, il méditait tout un plan
d’éducation pour sa fille, voulant la faire
heureuse, bonne, droite et tendre.
Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la
maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle
fut mise au Sacré-Cœur.
Il l’avait tenue là sévèrement enfermée,
cloîtrée, ignorée et ignorante des choseshumaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à
dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une
sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les
champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son
âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de
l’amour naïf, des tendresses simples des animaux,
des lois sereines de la vie.
Elle sortait maintenant du couvent, radieuse,
pleine de sèves et d’appétits debonheur, prête à
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toutes les joies, à tous les hasards charmants que,
dans le désœuvrement des jours, la longueur des
nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
déjà parcourus.
Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses
cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir
déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à
peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,...
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