Said

Pages: 15 (3614 mots) Publié le: 19 mars 2013
Le malheur est une espèce de talisman1 dont la vertu consiste àcorroborer2 notre constitution primitive : il augmente la défiance et la méchancetéchez certains hommes, comme il accroît la bonté de ceux qui ont un cœur excellent. L’infortune avait rendu le colonel encore plus secourable et meilleur qu’ilne l’avait été, il pouvait donc s’initier au secret des souffrances féminines quisontinconnues à la plupart des hommes. Néanmoins, malgré son peu de défiance, ilne put s’empêcher de dire à sa femme : « Vous étiez donc bien sûre de m’emmenerici ?

- Oui, répondit-elle, si je trouvais le colonel Chabert dans le plaideur3 ».

L’air de vérité qu’elle sut mettre dans cette réponse dissipa les légers soupçonsque le colonel eut honte d’avoir conçus. Pendant trois jours la comtesse futadmirable près de son premier mari. Par de tendres soins et par sa constante douceurelle semblait vouloir effacer le souvenir des souffrances qu’il avait endurées, sefaire pardonner les malheurs que, suivant ses aveux, elle avait innocemment causés ; elle se plaisait à déployer pour lui, tout en lui faisant apercevoir une sortede mélancolie, les charmes auxquels elle le savait faible ; carnoussommes plusparticulièrement accessibles à certaines façons, à des grâces de cœur ou d’espritauxquelles nous ne résistons pas ;elle voulait l’intéresser à sa situation, et l’attendrir assez pour s’emparer de son esprit et disposer souverainement de lui. Décidée à tout pour arriver à ses fins, elle ne savait pas encore ce qu’elle devait faire decet homme, mais certes elle voulait l’anéantirsocialement.Le soir du troisièmejour elle sentit que, malgré ses efforts, elle ne pouvait cacher les inquiétudes quelui causait le résultat de ses manœuvres. Pour se trouver un moment à l’aise,ellemonta chez elle, s’assit à son secrétaire4, déposa le masque de tranquillité qu’elleconservait devant le comte Chabert, comme une actrice qui, rentrant fatiguéedans sa loge après un cinquième actepénible, tombe demi-morte et laisse dans lasalle une image d’elle-même à laquelle elle ne ressemble plus.Elle se mit à finir une lettre commencée qu’elle écrivait à Delbecq, à qui elledisait d’aller, en son nom, demander chez Derville communication des actes quiconcernaient le colonel Chabert, de les copier et de venir aussitôt la trouver àGroslay.A peine avait-elle achevé, qu’elle entendit dans lecorridor5 le bruit despas du colonel, qui, tout inquiet, venait la retrouver.

« Hélas ! dit-elleà haute voix,je voudrais être morte !Ma situation est intolérable…

- Eh ! bien, qu’avez-vous donc ? demanda le bonhomme.

- Rien, rien », dit-elle.

Elle se leva, laissa le colonel et descendit pour parler sans témoin à sa femmede chambre, qu’elle fit partir pour Paris, en lui recommandant deremettre elle-même à Delbecq la lettre qu’elle venait d’écrire, et de la lui rapporter aussitôt qu’ill’aurait lue.Puis la comtesse alla s’asseoir sur un banc où elle était assez en vuepour que le colonel vînt l’y trouver aussitôt qu’il le voudrait.Le colonel, qui déjàcherchait sa femme, accourut et s’assit près d’elle.

« Rosine, lui dit-il, qu’avez-vous ? »

Honoré de Balzac, Le colonelChabert (1832).

| |OUTILS D’ANALYSE |
|Le malheur est une espèce de talisman |Métaphore : |
|Le malheur est une espèce de talisman dont la vertu consiste à |Présent de vérité générale :|
|corroborer notre constitution primitive : il augmente la défiance et| |
|la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît la bonté de | |
|ceux qui ont un cœur excellent. |...
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