Zadig

Pages: 6 (1324 mots) Publié le: 2 janvier 2012
CHAPITRE XII — Le souper

Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut pour Zadig une consolation sensible de voir tant d’hommes de diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait que l’univers était une grande famille qui serassemblait à Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d’arabe pour se faire entendre. L’Egyptien paraissait fort en colère. Quel abominable pays que Bassora ! disait-il ; on m’y refuse mille onces d’or sur lemeilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc, sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme ? Sur le corps de ma tante, répondit l’Égyptien ; c’était la plus brave femme d’Egypte. Elle m’accompagnait toujours ; elle est morte en chemin ; j’en ai fait une des plus belles momies que nous ayons ; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu’onne veuille pas seulement me donner ici mille onces d’or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant, il était prêt de manger d’une excellente poule bouillie, quand l’Indien, le prenant par la main, s’écria avec douleur : Ah ! qu’allez-vous faire ? Manger de cette poule, dit l’homme à la momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride ; il se pourrait faire que l’âme de la défunte fût passée dansle corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire des poules, c’est outrager manifestement la nature. Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules ? reprit le colérique Egyptien ; nous adorons un bœuf, et nous en mangeons bien. Vous adorez un bœuf ! est-il possible ? dit l’homme du Gange. Il n’y a rien de si possible, repartit l’autre ; il y acent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n’y trouve à redire. Ah ! cent trente-cinq mille ans ! dit l’Indien, ce compte est un peu exagéré ; il n’y en a que quatre-vingt mille que l’Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait défendu de manger des bœufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à labroche. Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à Apis ! dit l’Egyptien ; qu’a donc fait votre Brama de si beau ? Le bramin répondit : C’est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c’est le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de nerendre qu’à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c’était un être divin, qu’il avait la queue dorée, avec une belle tête d’homme, et qu’il sortait de l’eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J’ai son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut manger du bœuf tant qu’on veut ; mais c’est assurémentune très grande impiété de faire cuire du poisson ; d’ailleurs vous êtes tous deux d’une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun un beauportrait d’Oannès. L’homme de Cambalu, prenant la parole, dit : Je respecte fort les Egyptiens, les Chaldé ens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis, le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien[a], comme on voudra l’appeler, vaut bien les bœufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d’Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je...
Lire le document complet

Veuillez vous inscrire pour avoir accès au document.

Vous pouvez également trouver ces documents utiles

  • Zadig
  • Zadig
  • Zadig
  • Zadig
  • Zadig
  • Zadig
  • zadig
  • Zadig

Devenez membre d'Etudier

Inscrivez-vous
c'est gratuit !