J'émerveille

Pages: 7 (1667 mots) Publié le: 5 janvier 2011
“ Les chants désespérés- c’est bien connu- sont les chants les plus beaux” Depuis le Romantisme, le lyrisme s’est fait l’écho des plaintes du poète dolent : fuite du temps, séparation douloureuse, angoisse de la mort, la poésie traite des émotions les plus sombres et chaque lecteur peut retrouver dans bien des vers ses craintes et ses désirs. Du Bellay déjà au XVIème siècle prétend « enchanter »son mal en le chantant dans un sonnet, adressé à son ami Magny, à qui il se plaint de son séjour forcé à Rome,qu’il perçoit comme un emprisonnement. La poésie le détourne des contrariétés de son exil et le rapproche en pensée de son Petit Liré. Mais que peut-on comprendre derrière l’habile jeu des mots sur la racine étymologique du « chant », en quel sens faut-il comprendre le verbe « enchanter »son mal ? La poésie possède-t-elle vraiment un pouvoir quasi magique ? S’agit-il simplement d’apaiser le mal, de l’endormir ou la poésie peut-elle l’envoûter et le faire disparaître comme par magie ? Y a-t-il d’ailleurs forcément désir d’enchanter le mal qui se dit dans le poème ?

Il va sans dire que la poésie prétend mettre la douleur à distance, l’apaiser en quelque sorte dans la plénitude dupoème, tout en, paradoxalement, la donnant à sentir au lecteur. Mais l’on n’écrit pas sous l’impulsion de la douleur dans l’immédiateté du ressenti. Prendre sa plume, se mettre à sa table requiert une mise à distance de ce qui trouble pour le travail de l’écriture lui-même. « Sois sage o ma douleur et tiens toi plus tranquille… », ce vers semble indiquer le préalable à toute composition poétique.Mais plus le moi s’absorbe dans la posture de l’écrivain, du poète, plus le travail poétique avec ses exigences se substitue à la peine, divertit, détourne des affres. C’est l’un des sens possible de l’enchantement du mal par la poésie, cette faculté de le mettre à distance dès qu’il devient sujet du poème, thème à traiter et dès que le poète prend son statut d’artiste, en témoigne par exemplel’attitude de Musset en prison qui cherche dans un rai de lumière un tableau, ouvre un regard de peintre sur ce qui s’offre à sa vue et par analogie indique que la poésie est la meilleure évasion. Or cette faculté de transporter ailleurs est bien de l’ordre de la magie !

La poésie agit comme un filtre, un « pharmacon », comme un onguent. La recherche du mot juste, de la rime, du rythme faitoublier la brûlure qui taraude. Le « je » lyrique, comme le dit J.M. Maulpoix n’est pas le « je » existentiel, il est un potentiel, il contient une figure virtuelle, labile qui tend à l’universalité : le propos de la souffrance personnelle se dilue dans la souffrance commune et l’on peut penser qu’ainsi le fardeau s’allège d’être partagé.

« Chanter son mal », c’est en faire le sujet d’un chant, c’estpar là même attribuer des vertus consolatrices à la musique comme le suggère déjà le mythe d’Orphée et le don de la lyre apollinienne, c’est par là mettre la souffrance en sommeil, sortir de son moi blessé pour offrir sa plainte à d’autres, sous la forme d’une complainte, et dans ce don, dans ce présent, réinventer la vie, ne plus être assigné à sa douleur et à son deuil. C’est après couptoujours que l’on écrit sur la rupture, la séparation, la douleur de l’exil, la nostalgie du retour, et dans les moments extrêmes ou les pires conditions, c’est plus souvent la poésie des autres qui vient en aide que la sienne propre, les souvenirs de Dante pour Primo Levi dans Si c’est un homme ou de Baudelaire pour Semprun dans L’écriture ou la vie…

Mais le verbe « enchanter » est plus fortqu’apaiser, atténuer, endormir, détourner. Son sens relève du champ lexical de la magie et de l’envoûtement. Il ne s’agit pas simplement de donner l’illusion d’un assoupissement du mal mais de le métamorphoser de le transformer. Apollinaire se voit comme un enchanteur dont la devise sera « J’émerveille ». De ses échecs amoureux, de son impossibilité d’aimer durablement, il fera poésie, « chanson du...
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