L’abandonné (yvette) guy de maupassant

Pages: 12 (2853 mots) Publié le: 19 novembre 2010
L’Abandonné (Yvette)
Guy de Maupassant
Vraiment, je te crois folle, ma chère amie, d’aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singulières idées. Tu m’amènes, bon gré, mal gré, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mariés, tu n’avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d’autorité Fécamp, une triste ville, et tevoilà prise d’une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener à travers champs par le jour le plus chaud de l’année. Dis à d’Apreval de t’accompagner, puisqu’il se prête à tous tes caprices. Quant à moi, je rentre faire la sieste.
Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami :
– Venez-vous avec moi, d’Apreval ?
Il s’inclina, en souriant, avec une galanterie du tempspassé :
– Où vous irez, j’irai, dit-il.
– Eh bien, allez attraper une insolation, déclara M. de Cadour. Et il rentra dans l’hôtel des Bains pour s’étendre une heure ou deux sur son lit.
Dès qu’ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, très bas, en lui serrant la main : « Enfin ! Enfin ! »
Il murmura :
– Vous êtes folle. Je vous assure que vous êtesfolle. Songez à ce que vous risquez. Si cet homme…
Elle eut un sursaut :
– Oh ! Henri, ne dites pas Cet homme, en parlant de lui.
Il reprit d’un ton brusque :
– Eh bien ! si notre fils se doute de quelque chose, s’il nous soupçonne, il vous tient, il nous tient. Vous vous êtes bien passée de le voir depuis quarante ans. Qu’avez-vous aujourd’hui ?
Ils avaient suivi la longue rue qui va de lamer à la ville. Ils tournèrent à droite pour monter la côte d’Étretat. La route blanche se déroulait sous une pluie brûlante de soleil.
Ils allaient lentement sous l’ardente chaleur, à petits pas. Elle avait passé son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d’un regard fixe, hanté !
Elle prononça :
– Ainsi, vous ne l’avez jamais revu non plus ?
– Non, jamais !
– Est-cepossible ?
– Ma chère amie, ne recommençons point cette éternelle discussion. J’ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l’un et l’autre tout à craindre de l’opinion.
Elle ne répondit point. Elle songeait à sa jeunesse lointaine, aux choses passées, si tristes.
On l’avait mariée, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait guère son fiancé, un diplomate,et elle vécut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.
Mais voilà qu’un jeune homme, M. d’Apreval, marié comme elle, l’aima d’une passion profonde ; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.
Aurait-elle pu résister ? Se refuser ? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l’aimait aussi ? Non,vraiment, non ! C’eût été trop dur ! Elle aurait trop souffert ! Comme la vie est méchante et rusée ! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale ? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève sur vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu’à sa mort, dans la nuit ?
Comme elle serappelait tous les détails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arrêt sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis !
Puis elle s’aperçut qu’elle était enceinte ! Quelles angoisses !
Oh ! ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cachée dans ce petit chalet solitaire, sur lebord de la Méditerranée, au fond d’un jardin dont elle n’osait pas sortir !
Comme elle se les rappelait, les longs jours qu’elle passait étendue sous un oranger, les yeux levés vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert ! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu’à la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage,...
Lire le document complet

Veuillez vous inscrire pour avoir accès au document.

Vous pouvez également trouver ces documents utiles

  • Guy de Maupassant
  • Guy de maupassant
  • Guy de maupassant
  • guy de maupassant
  • Guy de maupassant
  • guy de maupassant
  • Guy de maupassant
  • Guy de maupassant

Devenez membre d'Etudier

Inscrivez-vous
c'est gratuit !