Chabert

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Honoré de Balzac

LE COLONEL CHABERT
LA COMEDIE HUMAINE Études de mœurs 3e livre Scènes de la vie parisienne T2 (1832) Édition Furne, Paris 1842-1848

À MADAME LA COMTESSE IDA DE BOCARME, NÉE DU CHASTELER. – Allons ! encore notre vieux carrick ! Cette exclamation échappait à un clerc appartenant au genre de ceux qu’on appelle dans lesEtudes des sauteruisseaux, et qui mordait en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain ; il arracha un peu de mie pour faire une boulette qu’il lança railleusement par le vasistas d’une fenêtre sur laquelle il s’appuyait. Bien dirigée, la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir frappé le chapeau d’un inconnu qui traversait la cour d’une maison située rue Vivienne,où demeurait maître Derville, avoué. – Allons, Simonnin, ne faites donc pas de sottises aux gens, ou je vous mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c’est toujours un homme, que diable ! dit le premier clerc en interrompant l’addition d’un mémoire de frais. Le saute-ruisseau est généralement, comme était Simonnin, un garçon de treize à quatorze ans, qui dans toutes les Etudes se trouvesous la domination spéciale du principal clerc dont les commissions et les billets doux l’occupent tout en allant porter des exploits chez les huissiers et des placets au Palais. Il tient au gamin de Paris par ses mœurs, et à la Chicane par sa destinée. Cet enfant est presque toujours sans pitié, sans frein, indisciplinable, faiseur de couplets, goguenard, avide et paresseux. Néanmoins presquetous les petits clercs ont une vieille mère logée à un cinquième étage avec laquelle ils partagent les trente ou quarante francs qui leur sont alloués par mois. – Si c’est un homme, pourquoi l’appelez-vous vieux carrick ? dit Simonnin de l’air de l’écolier qui prend son maître en faute.

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Et il se remit à manger son pain et son fromage en accotant son épaule sur le montant de la fenêtre,car il se reposait debout, ainsi que les chevaux de coucou, l’une de ses jambes relevée et appuyée contre l’autre, sur le bout du soulier. – Quel tour pourrions-nous jouer à ce chinois-là ? dit à voix basse le troisième clerc nommé Godeschal en s’arrêtant au milieu d’un raisonnement qu’il engendrait dans une requête grossoyée par le quatrième clerc, et dont les copies étaient faites par deuxnéophytes venus de province. Puis il continua son improvisation : … Mais, dans sa noble et bienveillante sagesse, Sa Majesté Louis Dix-huit (mettez en toutes lettres, hé ! monsieur le savant qui faites la Grosse !), au moment où Elle reprit les rênes de son royaume, comprit… (qu’est-ce qu’il comprit, ce gros farceur-là ?) la haute mission à laquelle Elle était appelée par la divine Providence ! … … (pointadmiratif et six points : on est assez religieux au Palais pour nous les passer), et sa première pensée fût ainsi que le prouve la date de l’ordonnance ci-dessous désignée, de réparer les infortunes causées par les affreux et tristes désastres de nos temps révolutionnaires, en restituant à ses fidèles et nombreux serviteurs (nombreux est une flatterie qui doit plaire au tribunal) tous leurs biensnon vendus, soit qu’ils se trouvassent dans le domaine public soit qu’ils se trouvassent dans le domaine ordinaire ou extraordinaire de la couronne soit enfin qu’ils se trouvassent dans les dotations d’établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons habiles à soutenir que tel est l’esprit et le sens de la fameuse et si loyale ordonnance rendue en… – Attendez, dit Godeschal auxtrois clercs, cette scélérate de phrase a rempli la fin de ma page. – Eh ! bien, reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbre, eh ! bien, si vous voulez lui faire une farce, il faut lui dire que le patron ne peut parler à ses clients qu’entre deux et trois -3-

heures du matin : nous verrons s’il viendra, le vieux malfaiteur !...
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