Charlie chaplin

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 9 (2084 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 24 avril 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Qui suis-je ?


“ Ce besoin est multiple : ce qu’il cherche, c’est bien la vérité, mais c’est aussi l’ivresse de la tension héroïque, et la gloire qui couronnera cet héroïsme. Le besoin essentiel, cependant, semble être celui de s’installer dans une identité à toute épreuve (...) Rousseau force la réalité, pour composer le mythe de son existence ”.
Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau :la transparence et l’obstacle.

Manifeste du cinéma chaplinien

Pour exister, je dois être filmé. Tel pourrait être le credo de tout le cinéma chaplinien. Lorsque l’on revoit la première apparition du personnage Charlot au cinéma, dans ce court-métrage intitulé Kid’s auto race at Venice d'Henry Lehrman (une production Mack Sennet, sortie le 7 février 1914), Chaplin le comédien nous dit toutl’enjeu vital qu’il confère au cadre cinématographique. Pour être, je dois être vu, aimé et reconnu. Trois étapes, trois moments simultanés et insécables, qui signent une identité singulière où il n’aura cesse d’instaurer une relation privilégiée avec le public et son spectateur. Être vu, aimé et reconnu. S’emparer du cadre, occuper le champ sur-le-champ. Tous les champs des possibles. Tel pourraitêtre le discours de principe du “ gêneur ” Charlot. Hors du cadre de la caméra, je ne suis rien. L’histoire ne peut advenir, seulement une pâle copie du réel : des petites voitures d’enfants faisant une petite course dans une province américaine quelconque. Moi tout entier apporte la fiction, le ridicule, la fantaisie, l’énervement, le débordement. Mon corps affecte une particulière sensibilité ensuturant tous les regards du monde à mon sujet. Je n’est pas un autre, les autres c’est moi toute entier.

Ca « carnasse » déjà avec cette introjection-dévoration visuelle
Comment ne pas songer à cet ineffable comportement humain qui fait se précipiter, depuis plus de cent ans, toute personne devant l’objectif de la caméra afin d’être sûr qu’on le voit (1). Que quelqu’un atteste qu’il étaitbien présent. Regarde là, c’est moi. Être autre chose pendant un bref moment. Devenir un corps aimable, cinégénique.
Et toujours, presque jusqu’à l’exténuation…relancer cette lancinante, brûlante question : suis-je bien là ? Me voyez-vous ? Me reconnaissez-vous ? Manière sensible de questionner ce qui est de l’impression : chimie de la pellicule traversée de lumière, aura du film rayonnant lespectateur. Double mouvement à la fois interne et externe, ce qui diffuse et projette. Moi et autrui. Dialectique de l’être ensemble, l’un sur l’écran, l’autre au-delà, celui-là même qui atteste et reconnaît ce semblable cinématographique. L’homo cinématographicus (2).
Mais aussi clivage, déchirement, Moi éclaté, éparse dans ce monde neuf, toujours à recommencer, sans cesse glissant et si chétif. Cahurle intérieurement de rage. Charlot n’est pas un type sympa, il ne peut se souffrir. Alors il joue, séduit, accroche pour mieux s’arrimer à son identité flottante comme ses trop grands pantalons.

En incorporant de façon têtue sa silhouette devant l’objectif, le gêneur se situe dans une dualité dramatique : celle du théâtre, où l’acteur joue pour la rampe, avec sa frontière physique (lescloisons, les fenêtres, les portes). Il peut saluer son public, l’interpeller frontalement, comme cela se pratiquait souvent dans les revues de music-hall - spectacle où fut formé le jeune comédien anglais Chaplin, lors de ses nombreuses tournées en Europe (3). Or, ici ces frontières physiques ne sont “ qu’imaginaires ”, le corps est dans un espace prétendument libre, un terre-plein où des gosses fontune course de karting. Une prise de vue à la manière des frères Lumières, de ce réel qui vaut la peine d’être filmé par l’opérateur keystonien. À l’acteur de faire fictionner ce temps enregistré du “ vrai ” pour amener autre chose qui n’était pas là et que lui seul peut créer pour le spectateur. L’immersion perceptive, selon Jean-Marie Schaeffer, ne fonctionnerait que par ce contrat tacite...
tracking img