Dissertation voltaire candide

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 8 (1798 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 4 mars 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
« Ba-er-za-ke ». Traduit en chinois, le nom de l’auteur français formait un mot de quatre idéogrammes. Quelle magie que la traduction ! Soudain, la lourdeur des deux premières syllabes, la résonance guerrière et agressive dotée de ringardise de ce nom disparaissaient. Ces quatre caractères, très élégants, dont chacun se composait de peu de traits, s’assemblaient pour former une beautéinhabituelle, de laquelle émanait une saveur exotique, sensuelle, généreuse comme le parfum envoûtant d’un alcool conservé depuis des siècles dans une cave. (Quelques années plus tard, j’appris que le traducteur était un grand écrivain, auquel on avait interdit, pour des raisons politiques, de publier ses propres œuvres, et qui avait passé sa vie à traduire celles d’auteurs français.)

Le Binoclardhésita-t-il longtemps avant de choisir de nous prêter ce livre ? Le pur hasard conduisit-il sa main ? Ou bien le prit-il tout simplement parce que, dans sa valise aux précieux trésors, c’était le livre le plus mince, dans le pire état ? La mesquinerie guida-t-elle son choix ? Un choix dont la raison nous resta obscure, et qui bouleversa notre vie, ou du moins la période de notre rééducation, dans lamontagne du Phénix du Ciel.

Ce petit livre s’appelait Ursule Mirouët.
Luo le lut dans la nuit même où le Binoclard nous le passa, et le termina au petit matin. Il éteignit alors la lampe à pétrole, et me réveilla pour me tendre l’ouvrage. Je restai au lit jusqu’à la tombée de la nuit, sans manger, ni faire rien d’autre que de rester plongé dans cette histoire française d’amour et demiracles.

Imaginez un jeune puceau de dix-neuf ans, qui somnolait encore dans les limbes de l’adolescence, et n’avait jamais connu que les bla-bla révolutionnaires sur le patriotisme, le communisme, l’idéologie et la propagande. Brusquement, comme un intrus, ce petit livre me parlait de l’éveil du désir, des élans, des pulsions, de l’amour, de toutes ces choses sur lesquelles le monde était,pour moi, jusqu’alors demeuré muet.

Malgré mon ignorance totale de ce pays nommé la France (j’avais quelquefois entendu le nom de Napoléon dans la bouche de mon père, et c’était tout), l’histoire d’Ursule me parut aussi vraie que celle de mes voisins. Sans doute, la sale affaire de succession et d’argent qui tombait sur la tête de cette jeune fille contribuait-elle à renforcer sonauthenticité, à augmenter le pouvoir des mots. Au bout d’une journée, je me sentais chez moi à Nemours, dans sa maison, près de la cheminée fumante, en compagnie de ces docteurs, de ces curés… Même la partie sur le magnétisme et le somnambulisme me semblait crédible et délicieuse.

Je ne me levai qu’après en avoir lu la dernière page. Luo n’était pas encore rentré. Je me doutais qu’il s’étaitprécipité dès le matin sur le sentier pour se rendre chez la Petite Tailleuse et lui raconter une jolie histoire de Balzac. Un moment, je restai debout sur le seuil de notre maison sur pilotis, à manger un morceau de pain de maïs en contemplant la silhouette sombre de la montagne qui nous faisait face. La distance était trop grande pour que je pusse distinguer les lueurs du village de la PetiteTailleuse. J’imaginais comment Luo lui racontait l’histoire, et je me sentis soudain envahi par un sentiment de jalousie, amer, dévorant, inconnu.

Il faisait froid, je frissonnais dans ma courte veste en peau de mouton. Les villageois mangeaient, dormaient ou menaient des activités secrètes dans le noir. Mais là, devant ma porte, on n’entendait rien. D’habitude, je profitais de ce calme qui régnaitdans la montagne pour faire des exercices au violon, mais à présent, il me semblait déprimant. Je retournai dans la chambre. J’essayai de jouer du violon, mais il rendit un son aigu, désagréable, comme si quelqu’un avait bousculé les gammes. Soudain, je sus ce que je voulais faire.

Je décidai de copier mot à mot mes passages préférés d’Ursule Mirouët. C’était la première fois de ma vie...
tracking img