La critique sociologique

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  • Publié le : 5 octobre 2010
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POUR UNE SOCIO-CRITIQUE OU VARIATIONS
SUR UN INCIPIT
© Claude DUCHET
Paroles non de vent, ains de chair et d'os [...]
elles signifient plus qu'elles ne disent.
MONTAIGNE
C'est l'écart du signifier et du dit qui autorise ce propos. On voudrait s'interroger sur ce
« plus que » qui sépare les paroles de vent (verba) et celles de chair et d'os (scripta),
qui demeurent et sont notre vivre.Mais pourquoi la socio-critique ?
On hésite toujours à encombrer la langue d'un néologisme et à céder aux modes des
préfixes. L'appareil conceptuel de la critique « moderne » est déjà forêt qui trop souvent
cache l'arbre-texte. Les « logies », les « iques », les « méta » grouillent déjà, selon
certains, sur le cadavre des oeuvres. OEuvre ? le mot — mais qu'est-ce que le mot ? —
est pour d'autresen quarantaine. Ainsi du sujet, de l'auteur, de la littérature, et bien sûr
du personnage qui n'en finit pas de mourir. Il y a beau temps qu'on n'ose plus délivrer
de message, tout au moins en notre Occident, et l'écrivain — si ce n'est l'écrivant, ou le
scripteur—rougirait, s'il existait, d'avoir une idée, ou seulement quelque chose à dire.
Quant au réalisme, chacun sait ou voudrait savoirque c'est un attrape-nigaud. Seuls les
lecteurs s'y laissent prendre. La lecture, ce vice puni, se fait délectation morose.
Je laisse aux experts le soin du diagnostic ou la preuve du mal, si c'en est un, et n'ai
voulu que rassembler, en incipit, une poignée de verges pour permettre à qui le lira de
dûment étriller le « texte » qui va suivre. Je ne sais par quelle grâce il pourrait échapper
àce dont il témoigne : une date et une situation.
Or, le terme de socio-critique commence à se rencontrer ça et là. S'agit-il d'un simple
rapiéçage onomastique pour désigner à neuf la critique « positiviste » (explication de
l'arbre par la forêt), ou du déguisement d'une certaine critique marxiste (dialectique de
l'arbre et de la forêt) ? S'agit -il d'une dénomination commode et synthétique quicouvre
des entreprises diverses sur les chantiers ouverts par Lukacs, Auerbach, Goldmann, ou
d'autre part les néo-formalistes ? S'agit-il plutôt d'une spécificité qui s'affirme ou se
cherche, au confluent de plusieurs courants (marxistes et structuralistes), d'une
rencontre pour un projet commun de disciplines qui ont élaboré chacune dans leur sens
leur méthodologie propre : lexicologie,stylistique, sémantique, sémiologie... et aussi
sociologie, histoire des idées ou des mentalités, psychanalyse, anthropologie...? En ce
cas, quel serait le projet et sur quoi porterait-il ?
Ayant usé du terme, je me sens tenu d'en rendre compte « par provision » et aimerais
tenter d'en préciser les contours, sans trop d'appareil théorique. Ce n'est ni le lieu ni le
moment, et peut-être lasocio-critique a-t-elle moins besoin de concepts nouveaux que
de justes applications. Un entre-deux paraît ouvert, pour elle et non par elle, entre la
sociologie de la création, à laquelle le nom de Lucien Goldmann demeure attaché, et la
sociologie de la lecture, dont Bordeaux et Liège, entre autres, ont fait leur spécialité, et
dont se préoccupent également des sociologues de la produc tionlittéraire comme P.
Bourdieu et J. -Cl. Passeron1.
Cet entre -deux, je le nommerai texte, pour faire bref, et sans entrer dans les débats en
cours, et présenterai la socio-critique comme une sociologie des textes, un mode de
lecture du texte. M. Jourdain ou Lapalisse ? Précisons, au risque de truismes. Le mot
texte n'implique pour nous aucune clôture, surtout pas celle de sa majuscule initiale (quin'est du reste qu'une convention parmi d'autres) ou de son point final. Il s'agit d'un
objet d'étude, dont la nature change selon le point de vue d'où il est abordé (de l'oeuvre
à la formation discursive telle que Michel Foucault l'a définie), et dont les dimensions
varient semblablement, de la plus petite unité linguis tique à un ensemble repérable
d'écrits : le texte utopique est la...
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