La douleur

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  • Publié le : 13 décembre 2012
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Une douleur du temps: La Douleur de Marguerite Duras
Marie-France Borot
Universitat de Barcelona

Aigue ou sourde, exquise ou térébrante, insupportable presque toujours, la douleur éperonne l'homme qui tente de la traduire en mots, mais la douleur peut-elle se dire? Physique elle peut se localiser, comme l'indique l'expression: "J'ai mal a .... " suivie d'un substantif, foyer circonscrit decette douleur. Localisable, la douleur physique reste difficile a mesurer, en témoignent les cliniciens des centres de la douleur dont la présence toute récente révele que, a la fin du XXe siecle, la douleur a cessé d' etre rédemptrice. Si l' on peut dire "j' ai mal a" quelque partie du corps, l' énoncé "j' ai mal a l'ame" n'a pas cours, et pourtant cette douleur-Ia n'en existe pas moins, maisdiffuse, elle semble insaisissable et l'on ne peut qu'''avoir le vague a l'ame". La douleur, dite "morale", puisqu'il faut, en fran9ais, ajouter cet adjectif pour distinguer ce qui en d'autres langues l'est par des substantifs distincts reste "vague", évanescente, impossible a dire. 11 suffit de regarder le mélancolique pétrifié dan s sa douleur mise sur le devant de la scene par les peintres et dontles poses' dénotent la prostration, l'hébétude et le mutisme. Et si le mélancolique ouvre la bouche, c'est pour proférer d'incessantes "doléances", interminables reproches a lui-meme adressés. En proie a un "douloir" sans nom, a une souffrance de soi, il ne peut plus agir, il ne peut plus aimer. Pour lui, "Le Printemps adorable a perdu son odeur" et son esprit prisonnier de "l'ennui",étymologiquement de "la haine de soi", n'est plus pour le dire avec Baudelaire qu'une "chambre d'éternel deuil" qui change l' or de la vie en fer. Prostré et silencieux en cette désertion du dé sir, ame souffrante dans un corps qui la signifie, le mélancolique brouille les frontieres entre douleur morale et douleur physique. Tout comme le malade imaginaire dont aucun organe n' est véritablement atteint maisdont la crainte incessante de la maladie n'est peut-etre que l'espoir secret qu'une douleur toute physique survienne qui le soulagerait de cette souffrance vague.
, Recensées par Starobinski apres Klibansky altri.

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Si l'espoir secret de l'hypocondriaque est de trouver un organe malade Ol! poser sa douleur, celui de l'écrivain est de trouver des mots pour la dire et ainsi l'assagir, espoirdéc;:u car les mots manquent. Plus heureux les peintres jouent du pouvoir de l'image: la Mere immobile souffrant au pied de la Croix est devenue la Dolorosa. Et cette mere debout a suscité l'imaginaire des musiciens créateurs de Stabat Mater qui sont autant de berceuses de la douleur. A ces souffrances qui ne se laissent pas facilement dire le XXe siecle fertile en destructions est venu apporterune variante: la douleur née de I'horreur et proprement indicible paree que provoquée par des "choses" jamais vues: "Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m'épouvante quand je la relis" s'étonne Marguerite Duras au seuil de La Douleur, récit du retour de Robert L., écho de celui de Robert Antelme, son mari, du camp de concentration de Dachau. En avril 1945 ladécouverte des camps de concentration et des camps d'extermination, cette invention inoule du XXe siecle par les servants du nazisme a laissé pantois les témoins. Et pourtant au cours des siecles, les hommes avaient fait preuves de leur inventivité en matiere de massacres, carnages et autres atrocités, mais pour la premiere fois dan s I'histoire de l'humanité, était organisée une productionindustrielle de la mort. Dans ces camps se faisait silencieusement l' anéantissement par le travail "le meilleur et le plus productif' selon les termes de Goebbels, ministre de la Propagande de I'Etat nazi et l'un des responsables de l' organisation du travail dans les camps, qui déclarait le 14 Décembre 1942 au ministre de la Justice: "Les Juifs, les Bohémiens, les Polonais condamnés a la peine...
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