La peste

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  • Publié le : 6 juin 2010
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Les médecins n’ont pas toujours été dépeints de façon très flatteuse dans notre littérature. Par exemple, le Knock de Jules Romains suscitait davantage de répulsion que de sympathie. Au contraire, le personnage du docteur Rieux, dont nous allons esquisser le portrait, incarne, dans le roman contemporain un idéal d’humanité, à la fois pathétique et simple qui a sans doute contribué à populariserle roman d’Albert Camus.

Ce personnage occupe dans La Peste une place tout à fait originale. D’abord, parce qu’il est assez largement le reflet de l’auteur, dans sa recherche pour fonder un nouvel humanisme ("Le plus proche de moi, ce n’est pas Tarrou, le saint, c’est Rieux le médecin", déclarait-il en juin 1947). D’autre part, c’est lui le narrateur de cette chronique imaginaire, bien quecelle-ci soit écrite à la 3e personne, et qu’il ne dévoile son identité qu’à la fin. Paradoxalement, ce souci de discrétion, ce désir de ne pas s’attribuer un rôle central dans le récit des événements, renforcent la présence de Rieux, et, plus encore que dans ses actes ou ses pensées explicites, c’est dans son travail d’"écrivain malgré lui", dans les plus subtiles inflexions de son style que nouspourrons déceler les traits les plus profonds de sa personnalité.

Contrairement aux héros balzaciens, Rieux n’est pas décrit de l’extérieur avec précision. Son aspect physique est tout juste évoqué, dans la première partie, mais aucun trait vraiment original ne ressort et ne s’accroche à notre imagination par la suite. Par pudeur, par souci de ne pas révéler son identité, par son refus de toutecomplaisance narcissique, le narrateur ne se décrit même pas lui-même, mais se contente de reproduire quelques lignes du carnet de Tarrou : "Paraît trente-cinq ans. Taille moyenne, les épaules fortes. Visage presque rectangulaire. Les yeux sombres et droits, mais les mâchoires saillantes… Il a un peu l’air d’un paysan sicilien avec sa peau cuite, son poil noir et ses vêtements de teintes toujoursfoncées, mais qui lui vont bien".

Ce portrait, Rieux ne le reproduit qu’avec réticence, "à titre documentaire" par souci d’équilibre avec les autres protagonistes qu’il nous présente en quelques lignes à chaque fois. Mais s’il ne s’attarde pas sur son aspect physique - c’est que son activité de médecin pendant la peste lui laisse à peine le temps de penser à son propre corps, sauf en deuxoccasions: quand la fatigue commence à s’abattre sur lui, malgré sa grande résistance physique ; ou lors de la baignade nocturne avec Tarrou, quand il oublie quelques instants la pression quotidienne, et s’abandonne avec volupté à l’étreinte de la nature. Mais dans l’ensemble le docteur Rieux, malgré sa présence inlassable, reste pour le lecteur une silhouette, et nous le percevons essentiellement àtravers les modulations de sa "voix".



C’est avec la même pudeur qu’il nous dévoile sa sensibilité, mais son portrait affectif s’enrichit de tout ce qu’il révèle involontairement de lui-même. Il semble vivre douloureusement la contradiction entre une sensibilité très vive, une soif de tendresse et de chaleur humaines, et les exigences de son métier, qui étaient déjà absorbantes avant la peste,et qui l’obligent désormais à une plus grande rigueur encore : il lui faut lutter contre l’abstraction, avec des moyens appropriés, en oubliant les individus et toute faiblesse due à la sensiblerie. Il a perdu beaucoup d’illusions, mais il garde la nostalgie d’un univers humain transparent et chaleureux :

■Il s’adresse au journaliste Rambert avec "le langage d’un homme lassé du monde ou ilvivait, ayant pourtant le goût de ses semblables". Celui-ci, dérouté par l’intransigeance de principe du docteur, contrastant avec sa tolérance à l’égard de son exigence de bonheur, finira par sympathiser avec sa profonde humanité.
■À l’égard de sa femme malade et de sa mère, qu’il évoque avec une affection contenue, il opprime le même regret de s’être laissé absorber par son métier et l’usure du...
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