"Le miroir" de tarkovski

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  • Publié le : 3 mai 2011
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Dans Le temps scellé, Andreï Tarkovski dit : "La liaison et la logique poétique au cinéma, voici ce qui m’intéresse. Et n’est-ce pas ce qui convient le mieux au cinéma, de tous les arts celui qui a la plus grande capacité de vérité et de poésie?" Aussi, il fait la métaphore d’un sculpteur qui sculpte le temps pour désigner le rôle du cinéaste, le fixant sur la pellicule. ("Tout comme unsculpteur, en effet, s’empare d’un bloc de marbre, et, conscient de sa forme à venir, en extrait tout ce qui ne lui appartiendra pas, de même le cinéaste s’empare d’un « bloc de temps »…") . Dans Le Miroir, film de 1975, il ne fait pas que répondre à cette question, il la met en pratique; aussi, voyageant entre "vérité et poésie", il "sculpte" littéralement le temps, faisant intervenir, s’entrechoquer, sebousculer différentes strates temporelles, et c’est bien sûr le cas dans ce que l’on va nommer « la séquence espagnole », située entre la séquence de dialogue entre Natalia et Alexeï et celle du dialogue entre Ignate et une femme inconnue.
Ayant étudié l’importance et le rôle des éléments sonores de cette séquence, nous allons nous demander en quoi le traitement du son et de l’image permet-il delier intimement l’histoire d’un ou de plusieurs individus à l’Histoire, en l’occurrence ici, celle de la guerre civile espagnole?

La séquence débute par un dialogue entre Natalia et Alexeï à propos de leur fils, Ignate, présent mais muet. Natalia est présente à l’écran; filmée en plan rapproché épaules, sa voix est douce, audible et située sur le même plan sonore que celle d’Alexeï. Enrevanche, Alexeï est présent de par sa voix mais il est corporellement absent, et c’est d’ailleurs ce qui pose problème à ce moment-là de la séquence (et à de nombreuses reprises dans le films), car la frontière entre présence et absence est brouillée, c‘est clairement "la contrariété ouverte entre voix, agissante, et personne, absente, entre flux de parole et défection du sujet." Jamais présent àl’écran, on pourrait considérer que Alexeï n’est qu’une voix-off ou voix hors mais c’est plus complexe que cela puisqu’il s’agit ici d’un dialogue, ce qui signifie que l’un et l’autre s’entendent et que, par conséquence, ils se répondent. D’ailleurs, ce qu’il dit nous laisse entendre qu’il est bien présent dans l’appartement, mais hors champ, puisqu’il intervient aussitôt que l’espagnol se met à parler dansla pièce voisine, disant : "Natalia, trouve lui une occupation! Il recommence avec son Espagne." En revanche, il serait peut-être plus aisé de le situer un peu plus tard dans la séquence, puisqu’il intervient une nouvelle fois. Il est alors un personnage et une voix off, ou plus précisément un voix "over" puisque nous pouvons considérer qu’il commente ce que dit l’espagnol, qui n’est pas traduit(nous y reviendrons). Alors, pourquoi, à ce moment-là, pouvons-nous affirmer qu’il n’est pas dans le hors champ? D’une part parce que le niveau sonore de sa voix est plus élevé que celle de l’espagnol, la couvrant légèrement et, d’autre part, parce qu’aucun des personnages n’intervient alors qu’il prend la parole et occupe même le premier plan sonore, l’espagnol n’interrompant pas son discours etne réagissant pas non plus. Encore une fois, cette voix est complexe et nous ne pouvons la situer dans un espace-temps précis.
Il est aussi intéressant d’analyser le personnage espagnol et, en l’occurrence, sa voix et sa mise en espace. Il est d’abord entendu une première fois depuis le hors champ; sa voix est plus ou moins lointaine mais audible. Alors, le hors champ devenant le champ, nous levoyons, l’entendons mais nous ne le comprenons pas; en effet, ce qu’il dit, en espagnol bien sûr, n’est traduit à aucun moment. Tarkovski met donc ici la parole en scène plutôt que son contenu. Puis, sa voix est déliée de son corps à plusieurs reprises, puisque la caméra voyage dans l’espace et le "perd", alors la sculpture du temps se fait à même l’image, et la parole est mise en perspective....
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