Renaud

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 5 (1015 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 3 janvier 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Les arbres pleurent aussi
Irène Cohen-Janca
Maurizio A.C. Quarello

Dans les villes de poussière et de bruit,
je suis celui qui le premier annonce la venue du printemps.
En avril éclosent mes bourgeons et d'un même élan surgissent
mes fleurs et mes feuilles.

Je suis un marronnier.

Depuis cent cinquante ans, je vis dans un jardin derrière
la maison 263, Canal de l'Empereur, àAmsterdam.
Mais une grave maladie me fait mourir lentement.
Un minuscule papillon mine mes feuilles,
qui deviennent brunes et dès le mois de juillet tombent,
me laissant dépouillé en plein coeur de l'été. Les moisissures
gagnent mon bois et mon tronc risque de rompre.
Bientôt, peut-être, les hommes m'abattront. Aussi je veux
raconter ce qui, au 263, Canal de l'Empereur,
il y a bienlongtemps s'est passé...

Dans les jardins, sur les avenues, dans les cours d'écoles,
nous, les marronniers, tenons bien notre rôle.
Aux garçons, nous donnons nos marrons bien dures, lisses
et brillants pour qu'ils fassent des batailles, aux vieux
pour qu'ils les glissent dans leurs poches contre les méchants
rhumatismes, aux tout-petits pour qu'ils les peignent,
les transpercent,les collent.
Aux amoureux nous donnons l'ombre de notre large feuillage.
A tous ceux qui attendent, nous donnons notre tronc
pour qu'ils s'appuient sans avoir l'air trop bête.
Aux oiseaux le refuge de nos branches
pour qu'ils y construisent leur nid et abritent leur chant,
au vent notre immense ramure pour qu'il fasse entendre
son murmure et son sifflement.

Moi, le marronnier dansle jardin de la maison 263, Canal de
l'Empereur, j'ai donné à une jeune fille de treize ans, captive
comme un oiseau en cage, un peu d'espoir et de beauté.
A elle qui, dans sa cachette, rêvait de sentir sur son visage l'air
glacé, la chaleur du soleil et la morsure du vent, j'ai donné
par mes métamorphoses le spectacle des saisons.

C'était il y a soixante ans et un mal terribleenvahissait
le monde. Tout était devenu interdit à ceux qui, comme elle,
étaient juifs.
A partir de 1940, était interdit de :
POSSEDER UN VELO
PRENDRE LE TRAM ET L'AUTOBUS
FAIRE SES COUSES AVANT 3 HEURES ET APRES 5 HEURES
ALLER A LA PISCINE
JOUER AU TENNIS, AU HOCKEY
FAIRE DE L'AVIRON
ALLER AU CINEMA, AU THEATRE
SE REPOSER DANS SON JARDIN APRES 8 HEURES LE SOIR
FREQUENTER D'AUTRESECOLES QUE JUIVES
ALLER CHEZ D'AUTRES COIFFEURS QUE JUIFS
SORTIR SANS L'ETOILE JAUNE COUSUE A SON VETEMENT
Interdit de... Interdit de... Interdit de...
Et puis un jour : INTERDIT D'EXISTER.
C'est à ce moment-là qu'elle et des amis de sa famille
entrèrent dans la clandestinité en se cachant dans l'annexe
de la maison 263, sur le Canal de l'Empereur.

C'est le lundi 6 juillet 1942 qu'ilsarrivent dans l'annexe
de la maison sur le Canal de l'Empereur.
Sous une pluie battante, ils traversent la ville à pied parce
qu'ils n'ont pas le droit de prendre le tram ou l'autobus.
Ils portent quantité de vêtements enfilés les uns sur les autres,
parce qu’ils ne peuvent emporter des valises,
sans paraître suspects.
Dans son cartable, elle a glissé un petit cahier cartonné
trèsprécieux :son journal intime , reçu pour l’anniversaire
de ses treize ans, le vendredi 12 juin 1942.
Sur leur manteau est cousue l’étoile jaune et les ouvriers
du matin les regardent passer avec pitié.
Ils ont fermé la porte de leur maison et rejoignent la cachette
où ils vivent enfermés pendant deux ans.

Cette marche sous la pluie est la dernière qu’elle fait librement.

Est-cequ’elle m’a remarqué dès le premier jour
en se penchant à la lucarne du grenier  ?
Je sais seulement qu’elle aima tout de suite le carillon
de l’église Westerkerk qui sonnait tous les quarts d’heure
et la rassurait. Moi je portais alors mon feuillage d’été,
dense et habillé de mille murmures.

J’étais un immense marronnier, éclatant de santé.

À quoi rêvait–elle quand, par la petite...
tracking img