Strophes pour se souvenir

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Une affiche et un poème

Aragon, on le sait, a été le chantre de l'amour, inspiré par Elsa, et de la gloire de la
Résistance, surtout, d'ailleurs, celle des Francs Tireurs Partisans communistes (F.T.P.).
Ces Partisans se trouvent mentionnés à la fin de la première strophe. Aucune allusion
n'est faite à l'autre branche majeure de la Résistance, d'obédience gaulliste, les ForcesFrançaises de l'Intérieur (F.F.I.). En réalité, ce sont les seuls Allemands qui utilisaient le
mot de « Partisans » ou, comme il est coutume, celui de « Terroristes ». Dans ce cas
précis, cela dit, l'oubli d'Aragon se justifie : les vingt-trois hommes arrêtés, torturés et
fusillés, et dont l'affiche rouge ne montrait que dix visages, appartenaient aux F.T.P. et
tous étaient d'origineétrangère : la bulle carrée que chacun porte accolée à sa
photographie énonce son nom, et d'autres renseignements jugés utiles en ce temps
maudit : « Juif polonais », « Juif hongrois », « Communiste italien », « Espagnol rouge »,
et Manouchian, « Arménien » et « Chef de bande ». Tous ont des visages jeunes, quoique
marqués de fatigue et de sévices. Ils ont l'air sombres et déterminés. Le sloganallemand
qui encadre l'affiche prétend les ridiculiser et les vilipender. En haut, en-tête d'un vaste
triangle, sans doute choisi pour sa symbolique juive et franc-maçonne, penchant vers la
gauche, en lettres montantes suivant l'orientation du triangle, « DES LIBÉRATEURS ? »,
et au-dessous des visages, formant une ligne droite, « LA LIBÉRATION ! PAR L'ARMÉE
DU CRIME », les mots « LIBÉRATEURS » et «LIBÉRATION » imprimés en caractères
plus grands. Entre le triangle et le slogan final, trois scènes montrant des impacts de
balles sur une sorte de cylindre incomplet, peut-être une borne, puis une collection
d'armes sans doute prises aux combattants, et à droite, ce qui ressemble à des tombes
fraîchement creusées.

Une structure en écrin

Ce poème est écrit en alexandrins peu orthodoxesmais avec un schéma de rimes
régulier (a, b, b, a, b), sauf dans la troisième strophe qui privilégie les assonances avec le
son « an » à l'orthographe diverse. Trois strophes factuelles résument la situation ; puis,
enchâssée à l'intérieur du poème, se niche la lettre de Manouchian (imprimée ici en
caractères plus petits2), poétisée, rimée, avec quelques ajouts concernant la beauté de la
1 Enfait, les fusillés tombèrent en chantant L'Intenationale. C'est sur ordre de Moscou que le Parti Communiste
Français, à la Libération, avair ordonnaé de soutenir « l'Ètat bourgeois », d'où la vertueuse tricherie d'Aragon.
2 Ce format d'impression est de mon choix et, en cela, ne respecte pas la typographie choisie par Aragon.
vie (mention de la rose et du vent), le pathétique de l'amourinaccompli, de la paternité
impossible sinon par procuration (un homme de substitution) ; enfin, la dernière strophe
mure l'hommage rendu par une anaphore appuyée, la répétition systématique de « vingt
et trois », le nombre solennisé par la suppression de l'habituel trait d'union auquel a été
substituée la conjonction « et », prolongeant ainsi et comme martelant avec chacune de
ses syllabes le nomdes fusillés.

Un récit et une citation

Si la première strophe, comme, d'ailleurs, le reste du poème, se caractérise par sa
fluidité, sans doute accentuée par l'absence de ponctuation et le caractère parlé des
phrases, elle n'est pas exempte d'un discret procédé d'éloquence : deux vers de négation
fondée sur l'emphase, rappelant le début du poème de Wilfred Owen, Anthem for doomed
youth(Hymne à la jeunesse condamnée), quelques jours avant qu'à vingt-trois ans, ce
génie des lettres, sans doute un autre Keats, ne fût tué d'une balle allemande le 3
novembre 1918, puis deux d'affirmation dont l'apparente banalité voile l'héroïsme des
martyrs ; enfin une nouvelle négation en forme d'aphorisme « La mort n'éblouit pas les
yeux des Partisans ». Beau mot que cet « éblouit »,...
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