Zadig

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  • Publié le : 17 janvier 2010
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ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

« Un peu plus Zadig... » Corrigé d’un contrôle de lecture cursive
par Michel Leroux

« Un peu plus les Lettres philosophiques et un peu moins Candide », suggérait imprudemment, dans un article de L’École des Lettres du 1/12/99, un inspecteur général soucieux de corriger une tendance regrettable « à privilégier la fiction ». C’est au rebours de cetteopinion que je dirai à mon tour : « un peu moins Le Horla, un peu plus Zadig », car les contes de Voltaire ne sont considérés comme de la fiction que par les gens pressés ou les lecteurs sommaires. On trouvera ci-dessous, à l’usage des secondes, le corrigé que j’ai proposé pour le sujet suivant, qui est au cœur du problème : « Un lecteur de Zadig qui choisirait de s’identifier à Zadig ou Astarté, etse délecterait de leurs péripéties et du dépaysement oriental offert par le conte de Voltaire, ferait-il vraiment son devoir ? » Il va de soi qu’un bilan oral et collectif de lecture avait précédé ce travail écrit. (Durée : deux heures ; les élèves disposaient de leurs notes et de l’ouvrage de Voltaire.) En présentant, en 1747, Zadig ou la destinée, Voltaire exploitait une mode : le public étaitavide de romanesque, et la traduction des Mille et une nuits, ainsi que les récits de voyageurs, lui avaient donné le goût des histoires orientales. Voltaire prenait ainsi un risque calculé, celui de voir ses lecteurs se passionner pour les péripéties de Zadig et de la reine Astarté. La séduction de l’exotisme et des aventures sentimentales exerçant toujours le même empire sur les lecteurs,peut-on dire que celles ou ceux qui choisiraient aujourd’hui de s’identifier à Zadig ou Astarté et se délecteraient du dépaysement oriental feraient vraiment leur devoir ? Pour montrer qu’il y a lieu d’en douter, il faudra d’abord établir que le romanesque ne constitue, dans Zadig, qu’un élément superficiel. Ceci nous conduira à souligner que Voltaire s’est essentiellement attaché, dans ce conte, àcritiquer divers aspects de la vie sociale sous le règne de Louis XV. Il nous restera, pour finir, à interpréter le sous-titre de son ouvrage : « la destinée ». En 55 avant J.-C., le poète latin Lucrèce, désireux d’apporter au public les lumières de la philosophie épicurienne, choisit d’imiter les médecins qui, pour faire absorber aux enfants « la potion d’absinthe amère », enduisaient les bords de lacoupe d’une couche de miel. C’est dans cet esprit qu’il écrivit en vers son De rerum natura, en comptant sur le charme de la poésie pour engager ses lecteurs à la philosophie. Voltaire ne procéda pas autrement et, pour éviter tout malentendu, il prit la précaution, dans son « Épître dédicatoire à la Sultane Sheraa », de nous avertir que nous avions affaire au « livre d’un ancien sage [...] quidit plus qu’il ne semble dire ». Cet avertissement est renouvelé dans la même épître sous la forme de ce compliment à la bénéficiaire de la dédicace (en réalité la Pompadour) : « Vous avez même un petit fonds de philosophie qui m’a fait croire que vous prendriez plus de goût qu’une autre à l’ouvrage d’un sage. » La même « sultane » est enfin au même endroit, invitée à préférer Zadig à « des contesqui sont sans raison et qui ne signifient rien ». La mise en garde est donc claire mais elle n’est pas le seul élément qui nous invite à la vigilance. L’atmosphère orientale, en effet, est parfois bien mince et transparente : il est difficile, par exemple, de ne pas flairer l’évêque sous l’« archimage » surtout quand il s’appelle Yebor, anagramme de Boyer, évêque de Mirepoix et ennemi juré deVoltaire. De la même façon, le jeune Orcan du chapitre « Le Borgne » cache mal M. de Rohan qui avait fait rouer de coups

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ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES l’auteur de Zadig. Il devient plus difficile encore d’adhérer à la fiction orientale quand surgissent dans le conte des éléments aussi incongrus que le supplice russe du knout, une déportation en Sibérie ou des tournois qui évoquent...
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