L'avarice et le prodigue

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  • Publié le : 10 avril 2010
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L'AVARE, donc, est celui qui garde, celui qui préfère l'argent aux richesses, justement parce que l'argent est "vide", "gros de tous les possibles", et donc jamais décevant, contrairement aux richesses concrètes. L'argent, en principe, n'est qu'un moyen… il en fait une fin en soi.
« L'illusion des avares est de prendre l'or et l'argent pour des biens, au lieu que ce ne sont que des moyens pouren avoir. » (Pierre d'Ailly)
L'avare est un peu comme l'amoureux transi qui ne se déclarera jamais, parce qu'il peut toujours rêver la réciproque, alors que s'il se déclare et que la réponse est non, tout son fantasme s'écroulera. Evidemment, du coup, l'un comme l'autre restent "transis", paralysés, prisonniers de leur désir inassouvi. Le passage à l'acte les délivrerait, même en négatif, mêmes'il y a déception, ils recouvreraient leur liberté.
Rétention : Freud avait décelé cet aspect anal. L'avare, constipé de nature, garde plus qu'il ne donne. Enfant, il refusait à sa mère le cadeau de son caca. Ce qui n'exclut pas la jouissance (perverse). (Les rapports symboliques entre l'or et la matière fécale sont très profonds, ils sont au cœur de la démarche alchimique.)
On peut parler aussid'une forme de fétichisme, aussi bien au sens amoureux que mystique : l'avare est amoureux de sa cassette, adore son or, son argent-dieu. Plus abstraitement il adore avoir : la possession en elle-même, le fait de posséder. En ce sens, il n'est pas un "matérialiste".

(Affiche pour le Nouveau Théâtre
Montpellier 1988)

« Collectionner, collectionner ! je veux bien. Mais collectionner quoi ?Vous connaissez Georges ? Il collectionne les billets de cinq cents francs. Je trouve ça idiot.
— Ça, je lui ai dit. Voilà une collection qui lui coûte les yeux de la tête, n'est-ce pas…
— Et puis c'est idiot. Je l'ai vue, sa collection de billets de cinq cents francs : ils sont tous pareils. Il en a plein une grosse malle, je vous demande un peu ! Où est l'intérêt ?
— C'est ce que je lui ai dit: moi, je n'appelle pas ça une collection, j'appelle ça un tas.
— Et puis il est tout seul, alors, il ne peut même pas échanger.
— C'est surtout qu'il ne veut pas échanger. Moi, un jour, j'avais un billet de cent francs en double ; je lui dis, Georges, tu as sûrement des billets de cinq cents en double, si ça peut t'amuser, on va faire un échange. Il n'a pas voulu. Non, il n'y a que les billetsde cinq cents qui l'intéressent.
— C'est une maniaque. (Etc.) » (Roland Dubillard, "Les nouveaux diablogues". Folio)

Enfin, ne pas confondre l'avare avec l'économe qui va de l'anxieux (peur de manquer) au gestionnaire raisonnable qui fait des projets, travaille à assurer l'avenir.

LE PRODIGUE, lui, au contraire, dépense. On pourrait dire que l'avare a l'argent introverti, le prodiguel'argent extraverti.
« L'argent ne se souvient de rien. Il faut le prendre quand on peut, et le jeter par les fenêtres. Ce qui est salissant, c'est de le garder ses poches, il finit toujours par sentir mauvais. » (Marcel Aymé)
Le prodigue, une sorte de libertaire, exerce sans entrave sa liberté de dépenser, gaspiller, donner, même. Ce faisant il montre et exerce sa puissance. Celui qui utilisesainement l'argent, comme un outil normal, fait de même, certes, mais là, chez l'enfant prodigue, c'est une puissance "gratuite", vaine, sans but et sans fin : jouissance immédiate et continue qui constituerait pour lui la preuve de sa liberté. En fait il est esclave de l'exercice de cette liberté. Il se dépense lui-même, se consomme, se consume. L'argent "lui brûle les mains…", c'est tout. Sa "toutepuissance infantile" ne sert qu'elle-même.
« L'argent est un bon serviteur et un mauvais maître. » (Alexandre Dumas fils)
Pour l'accro du shopping, l'objet acquis par l'achat n'a pas d'importance en soi, c'est un prétexte, il sera rangé dans un placard et oublié. En ce sens, le prodigue est comme l'avare, puisque l'acquis concret ne l'intéresse pas en lui-même. Seul compte le geste de dépense,...
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