L'invitation au voyage

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  • Publié le : 14 juin 2010
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PREFACE DE BAUDELAIRE A EDGAR ALAM POE

Il y a dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que parce que elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent l'attirance dugouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la perversité naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau; - car, ajoute-t-il, avec une subtilité remarquablement satanique, l'impossibilité de trouver un motif raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses, pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat dessuggestions du Diable, si l'expérience et l'histoire ne nous enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'établissement de l'ordre et le châtiment des coquins; - après s'être servi des mêmes coquins comme de complices! tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit, comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable. Mais je ne veux, pour le présent, tenir compte que de la grande véritéoubliée, - la perversité primordiale de l'homme, - et ce n'est pas sans une certaine satisfaction que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays d'où on ne les attendait pas. Il est agréable que quelques explosions de vieille vérité sautent ainsi au visage de tous les complimenteurs de l'humanité, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent sur toutes les variationspossibles de ton: "Je suis né bon, et vous aussi, et nous tous, nous sommes nés bons!" oubliant, non! feignant d'oublier, ces égalitaires à contre-sens, que nous sommes tous nés marqués pour le mal!
De quel mensonge pouvait-il être dupe, celui qui parfois - douloureuse nécessité des milieux - les ajustait si bien? Quel mépris pour la philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours où il était,pour ainsi dire, illuminé. Ce poète, de qui plusieurs fictions semblent faites à plaisir pour confirmer la prétendue omnipotence de l'homme, a voulu quelquefois se purger lui-même. Le jour où il écrivait: "Toute certitude est dans les rêves", il refoulait son propre américanisme dans la région des choses inférieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie voie des poètes, obéissant sans doute àl'inéluctable vérité qui nous hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs de l'ange tombé qui se souvient des Cieux; il envoyait ses regrets vers l'âge d'or et l'Eden perdu; il pleurait toute cette magnificence de la nature, se recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux; enfin , il jetait ces admirables pages:

Colloque entre Monos et Una, qui eussent charmé et troublél'impeccable De Maistre.
C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque où celui-ci n'avait pas encore un nom, où ce nom du moins n'était pas tout à fait vulgarisé: "Le monde est infesté actuellement par une nouvelle secte de philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte, et qui conséquemment n'ont pas adopté de nom. Ce sont les croyants à toute vieillerie (comme quidirait: prédicateurs en vieux). Le grand prêtre dans l'Est est Charles Fourier, - dans l'Ouest, Horace Greely; et grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul lien commun parmi la secte est la crédulité; - appelons cela démence, et n'en parlons plus. Demandez à l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est consciencieux (les ignorants le sont généralement), il vous fera une réponseanalogue à celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda pourquoi il croyait à la Bible. "J'y crois, dit-il, d'abord parce que je suis évêque d'Autun, et en second lieu parce que je n'y entends absolument rien. Ce que ces philosophes-là appellent argument est une manière à eux de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas."
Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude, ne pouvait pas...
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