la gloire de mon pére

Pages: 10 (2357 mots) Publié le: 15 janvier 2014
La gloire de mon père
de Marcel PAGNOL
Partie n° 1

( pages 11 à 20 )
Page 11

Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps
des derniers chevriers. Garlaban, c'est une énorme tour de roches bleues, plantée au
bord du Plan de l'Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de
l'Huveaune.
La tour est un peu plus large que haute : maiscomme elle sort du rocher à six
cents mètres d'altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un
nuage blanc du mois de juillet vient s'y reposer un moment.
Ce n'est donc pas une montagne, mais ce n'est plus une colline: c'est Garlaban,
où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur
Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher debroussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit
de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à
Rome que ses légions des Gaules venaient d'égorger, dans la plaine d'Aix, les cent
mille barbares de Teutobochus.
Mon père était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas, près
d'Orange.
La famille y était établie depuis plusieurs siècles.

Page 12D'où venaient-ils ? Sans doute d'Espagne, car j'ai retrouvé, dans les archives
de la mairie, des Lespagnol, puis des Spagnol.
De plus, ils étaient armuriers de père en fils, et dans les eaux fumantes de
l'Ouvèze, ils trempaient des lames d'épées: occupation, comme chacun sait,
noblement espagnole.
Cependant, parce que la nécessité du courage a toujours été inversement
proportionnelle à ladistance qui sépare les combattants, les tromblons et les
pistolets remplacèrent bientôt les espadons et les colichemardes : c'est alors que
mes aïeux se firent artificiers, c'est-à-dire qu'ils fabriquèrent de la poudre, des
cartouches et des fusées.
L'un d'eux, un arrière-grand-oncle, jaillit un jour de sa boutique à travers une
fenêtre fermée, dans une apothéose d'étincelles, entouré desoleils tournoyants, sur
une gerbe de chandelles romaines.
Il n'en mourut pas, mais sur sa joue gauche, la barbe ne repoussa plus. C'est
pourquoi, jusqu'à la fin de sa vie, on l'appela « Lou Rousti », c'est-à-dire Le Rôti.

C'est peut-être à cause de cet accident spectaculaire que la génération
suivante décida - sans renoncer aux cartouches ni aux fusées - de ne plus les garnir
de poudre, et ilsdevinrent « cartonniers », ce qu'ils sont encore aujourd'hui.
Voilà un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d'abord l'acier, matière
lourde, dure, et tranchante; puis la poudre, qui ne supporte pas la cigarette, et ils
consacrèrent leur activité au carton, produit léger, obéissant, doux au toucher, et en
tout cas non explosible.

Page 13
Cependant mon grand-père, qui n'était pas« monsieur l'aîné », n'hérita pas de
la cartonnerie, et il devint, je ne sais pourquoi, tailleur de pierres. Il fit donc son tour
de France, et finit par s'établir à Valréas, puis à Marseille.
Il était petit, mais large d'épaules, et fortement musclé.
Lorsque je l'ai connu, il portait de longues boucles blanches qui descendaient
jusqu'à son col, et une belle barbe frisée.
Ses traits étaientfins, mais très nets, et ses yeux noirs brillaient comme des
olives mûres.
Son autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses décisions sans appel.
Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des
haricots.
Il me parlait parfois, très gravement, de son métier, ou plutôt de son art, car il
était maître appareilleur.
Il n'estimait pas beaucoup lesmaçons: « Nous, disait-il, nous montions des murs
en pierres appareillées, c'est-à-dire qui s'emboîtent exactement les unes dans les
autres, par des tenons et des mortaises, des embrèvements, des queues d'aronde,
des traits de Jupiter... Bien sûr, nous coulions aussi du plomb dans des rainures, pour
empêcher le glissement. Mais c'était incrusté dans les deux blocs, et ça ne se voyait
pas!...
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