Thérèse Raquin chapitre 5

Pages: 8 (1977 mots) Publié le: 3 novembre 2013
Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carré des épaules, qu’il poussa dans la boutique d’un geste familier.
— Mère, demanda-t-il à Madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-là ?
La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d’un air placide.
— Comment ! repritCamille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du côté de Jeufosse ?… Tu ne te rappelles pas ?… J’allais à l’école avec lui ; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
Madame Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu’elle trouvasingulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu’elle ne l’avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s’était assis, il souriait paisiblement, il répondait d’une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
—Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de ferd’Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C’est si vaste, si important, cette administration !
Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier d’être l’humble rouage d’une grosse machine. Il continua en secouant la tête :
—Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze centsfrancs…Son père l’a mis au collège ; il a fait son droit et a appris la peinture. N’est-ce pas, Laurent ?… Tu vas dîner avec nous.
—Je veux bien, répondit carrément Laurent.
Il se débarrassa de son chapeau et s’installa dans la boutique. Madame Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent,grand, fort, le visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant.Puis elle s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ; lesdoigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu assommer un bœuf. Laurent était un vrai fils de paysan, d’allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, l’air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps d’une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l’examinait avec curiosité, allant de ses poings à saface, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau.
Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, pour montrer à son ami qu’il travaillait, lui aussi. Puis, comme répondant à une question qu’il s’adressait depuis quelques instants :
— Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine quijouait avec nous, à Vernon ?
— J’ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant Thérèse en face.
Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hâta d’aller rejoindre sa tante. Elle souffrait.
On se mit à table. Dès le potage, Camille crutdevoir s’occuper de son ami.
— Comment va ton père ? lui demanda-t-il.
— Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés ; il y a cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
— Bah ! s’écria l’employé, étonné d’une pareille monstruosité.
— Oui, le cher homme a des idées à lui… Comme il est continuellement en procès avec ses voisins, il m’a mis au collège, rêvant de trouver plus...
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