Allez les filles ! Une révolution silencieuse

par

Résumé

Avant-propos : Le siècle
des filles



Les
auteurs remarquent une progression spectaculaire dans l’accès à la scolarité
pour les filles en France au XXe siècle (sauf indication contraire,
toutes les statistiques énoncées valent pour ce contexte-ci). De plus, elles
réussissent : quels que soient la classe sociale et le niveau scolaire, ce
sont les filles qui ont les meilleurs résultats. Pourtant, par ailleurs, ils
notent que la ségrégation entre les garçons et les filles à la fin de la
scolarité, voire même pendant, persiste. Le but de cet essai est donc de
délimiter si cet accès inédit à la scolarité pour les femmes est un changement
anodin ou fondamental.

I – Plus de bachelières que de
bacheliers



Il
a fallu attendre 1924 pour que les jeunes filles puissent prétendre être
bachelières. Avant cela, on leur faisait passer un examen spécifique, dans le
programme duquel ne figuraient pas les matières nobles, langues anciennes et
philosophie. Au contraire, on leur enseignait musique, broderie et économie
domestique. À partir de 1971, on dénombre chaque année plus de bachelières que
de bacheliers. Les auteurs se demandent si cette évolution est liée au fait que
le baccalauréat s’est démocratisé (il y a de plus en plus de bacheliers de
manière générale) et en quelque sorte bradé. Or ils remarquent que
statistiquement le baccalauréat reste le privilège d’une portion limitée de la
population. Autrement dit, l’accès au baccalauréat est une conquête importante
pour les filles. De plus ce n’est que dans le dernier mouvement du XXe
siècle, avec la valorisation des études supérieures, que le baccalauréat
acquiert une réelle importance, comme palier nécessaire pour l’accès à un
emploi confortable – l’idée d’un baccalauréat bradé est écartée.

Toutefois,
il semble que le baccalauréat obtenu par les filles ait moins de valeur que
celui obtenu par les garçons dans la mesure où c’est dans les filières
littéraires, celles qui limitent l’accès aux emplois les plus prestigieux, que
les taux de réussite féminins sont les plus élevés. Les auteurs montrent que
c’est néanmoins la première étape d’une progression beaucoup plus large :
plus les filles accèdent à l’enseignement secondaire, plus elles s’autorisent à
favoriser dans leur cursus les filières générales, et plus particulièrement la
filière scientifique. Malgré tout, les orientations post-baccalauréat ne sont
jamais à la hauteur des réussites ; les mécanismes d’orientation
persistent à être défavorables aux filles.

II – La poussée des
étudiantes, un phénomène mondial


Les
auteurs se demandent si le phénomène de progression dans la scolarisation des
jeunes femmes est typiquement français ou bien nettement global. Selon des statistiques
de l’UNESCO, à quelques exceptions près, plus un pays est riche et plus il
génère d’étudiants, tous genres confondus. En revanche, il n’y a que dans
quelques pays riches que le nombre d’étudiantes surpasse le nombre d’étudiants.
Or, même dans ces pays riches, l’hégémonie masculine dans les filières
scientifiques, qui promettent davantage d’argent et de pouvoir, persiste. Les
auteurs concluent que la France est à cet égard stéréotypique d’une situation
universelle. Dès lors, ils se concentrent sur l’exemple local, en ce qu’il est
représentatif de la conjoncture mondiale.

III – Mixité des structures,
sexisme des mentalités


Les
auteurs affirment que les idées et les comportements, à l’égard des stéréotypes
de genre, n’ont pas suivi les transformations des institutions. Un certain
nombre d’études montrent en effet qu’à tous les niveaux scolaires les élèves
continuent à affirmer qu’il existe d’une part des caractéristiques
naturellement féminines et d’autre part des caractéristiques naturellement masculines.
En outre, la distribution de ces caractéristiques se fait selon l’ordre
traditionnel : les filles sont considérées comme sensibles et dociles, les
garçons comme fiers et audacieux. Les auteurs supposent que si ces distinctions
persistent dans l’esprit des élèves, c’est que la tradition sexiste persiste
par ailleurs, dans les produits culturels, dans la famille.


IV – Mathématiques, l’égalité
des compétences


Les
auteurs analysent le rapport des deux sexes aux mathématiques, matière
stratégique située « au point le plus élevé des capacités intellectuelles
et des performances scolaires ». Or traditionnellement, les mathématiques
seraient l’apanage naturel des garçons. Les auteurs, en comparant plusieurs
études statistiques, constatent que l’infériorité mathématique des filles se
joue en fonction du type d’exercices. Quand l’exercice exige une attention
spécifique à l’espace, les garçons l’emportent ; quand l’exercice exige
une attention spécifique à l’écriture et la lecture, les filles l’emportent ;
quand l’exercice n’exige ni l’une ni l’autre, les performances sont égales. Les
écarts sont beaucoup plus nets en français, et ce en faveur des filles.


V – Français, la suprématie
précoce des filles


Le
français serait donc l’apanage naturel des filles ? Les auteurs expliquent
que la suprématie féminine en français n’est pas due à une aptitude innée mais
à « une orientation apprise des intérêts
qui finit par se cristalliser dans des apprentissages scolaires
effectifs » – autrement dit, l’aptitude supérieure des filles dans le
domaine du français serait une construction culturelle
. Observant que
c’est dans ce genre d’exercices que traditionnellement elles sont censées
briller, les filles intériorisent l’attente et brillent effectivement. Si les
filles se distinguent par une grande attention aux règles de langue, c’est que
c’est une attitude réglée par la tradition
sexiste, qui les veut prévenantes et disciplinées.

VI – Les maths au lycée :
égalité des compétences, divergence des orientations


Les auteurs se demandent pourquoi, s’il y a égalité de
compétences, il y a une telle disparité d’intérêt pour les mathématiques
entre les filles et les garçons. Il y a d’abord le motif déjà invoqué pour le
goût du français, « une orientation apprise des intérêts » –
majoritairement on aime ce que la société, en fonction de notre genre, attend
que l’on aime. Mais il y a aussi et surtout la structure de
l’institution : les filières scientifiques, étant donné le pouvoir et les
revenus auxquels elles permettent d’accéder, ont une aura de prestige qui peut
être intimidante. Or les jeunes filles, du fait
d’une éducation qui les incite à la modération, sont plus fragiles face à la
pression,
et à l’entrée du lycée s’autoéliminent en choisissant les
filières traditionnellement féminines.

VII – Sexe et origine
sociale : deux régimes distincts d’inégalité


Les
auteurs se positionnent par rapport aux études sur la structure scolaire menées
par Bourdieu et ses successeurs. Ils en viennent à la conclusion
suivante : « Le sexe est, après
l’origine sociale, la seconde dimension de l’architecture d’un système
scolaire. » Les filles n’accèdent aux différents échelons scolaires que
dans la mesure où leur classe sociale tout d’abord le leur permet. Une fille de
la classe bourgeoise, statistiquement, a davantage de chances de réussir qu’une
fille de classe prolétaire. En d’autres termes
, l’individu à l’école est
d’abord pauvre ou riche avant d’être fille ou garçon.

VIII – Enseignement
professionnel : une mixité difficile


La
mixité dans les classes des filières générales ne se retrouve pas du tout dans
les classes de l’enseignement professionnel. Il y a même une ségrégation
sexuelle très marquée, chaque genre allant vers les disciplines que la tradition
lui impose quand vient le moment de choisir un CAP. En outre, selon un certain nombre d’études, les stéréotypes sexistes
sont très nombreux dans l’esprit des élèves de CAP.
Toutefois, une
légère amélioration est à prévoir du fait du progrès sociologique
suivant : puisque les filles sont désormais en moyenne mieux éduquées que
les garçons, elles ont un meilleur accès qu’eux au BEP. De fait, plus on quitte
le CAP pour s’approcher du BEP, plus les mentalités sexistes se neutralisent.

IX – L’école en avance sur la
famille et l’entreprise


Comme
l’indique le titre du chapitre, les progrès à l’œuvre dans le système scolaire
ne trouvent pas d’écho dans les autres domaines sociaux :
« l’inégalité entre les sexes est un phénomène social total », tant
dans la famille que dans le monde du travail, les deux systèmes se consolidant
l’un l’autre. D’emblée, les femmes sont considérées par les employeurs comme garantes de la charge familiale, même quand elles ne
sont pas effectivement mères, parce qu’elles pourraient l’être éventuellement
(on parle de « charge virtuelle »),
et on leur confie des
postes moins qualifiés ; tout s’organise pour qu’elles aient plus de temps
à investir dans les tâches domestiques et que leur autonomie financière soit
limitée. Néanmoins, un capital scolaire important permet d’outrepasser cette
situation en tant qu’il « autorise les femmes à déployer des stratégies
remettant en cause la légitimité de l’ordre établi ».

X – École, famille et
profession : quel arbitrage ?


Les
auteurs finalement dressent un bilan mitigé de l’importance de l’accès des
filles à la scolarité. Leur conclusion est malgré tout optimiste. À leurs yeux,
l’évolution scolaire est un défi lancé à la structure familiale traditionnelle
et au monde du travail : la société doit s’adapter à ces nouvelles
catégories de femmes extrêmement compétentes.

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