Durée et simultanéité

par

Résumé

Préface


Henri Bergson explique qu’il a écrit cet
ouvrage en deux temps : d’abord il voulait, à titre privé, voir ce qui se
produirait s’il confrontait ses conceptions quant à la notion de temps avec les
découvertes d’Einstein sur la question ; ensuite, en progressant dans
cette étude, Bergson a pris conscience que la confrontation engageait non pas
seulement son intérêt personnel, mais aussi l’intérêt général.
Psychologiquement, tout homme a une « expérience directe et
immédiate » du temps, qui lui fait sentir qu’il existe un « Temps
universel ». Or, ce temps universel, la théorie de la relativité semble le
remettre en cause, puisqu’elle postule la cohabition de temps multiples
« qui coulent plus ou moins vite ». Cette incompatibilité, selon
Bergson, est due à un malentendu entre la physique et la philosophie,
malentendu qu’il se propose de détruire en traduisant concrètement,
« terme par terme », les équations d’Einstein. Cette méthode permettrait
de découvrir que la théorie d’Einstein en fait valide l’existence d’un temps
universel. Enfin, Bergson justifie l’intérêt de son travail en précisant que
c’était l’occasion pour lui d’essayer de circonscrire précisément la notion de
temps, notion capitale mais jamais étudiée pour elle-même, sans cesse confondue
avec la notion d’espace.

Chapitre premier – La demi-relativité


Bergson étudie en premier lieu les expériences
et théories qui ont précédé celles d’Einstein. Il se focalise essentiellement
sur l’expérience de Michelson-Morley, qui a permis de mettre en doute, alors
qu’elle prétendait les valider, le mouvement de l’éther luminifère, substance
qui serait le vecteur de la lumière, et les équations de Lorenz, qui prouvent,
en tâchant d’expliquer l’échec de l’expérience Michelson-Morley,
« l’invariance des équations de l’électro-magnétisme ». L’idée
essentielle du chapitre est que la lumière a « la même vitesse pour
l’observateur fixe et pour l’observateur en mouvement ». Pour honorer son
dessein de traduire en termes philosophiques les équations mathématiques
proposées par les physiciens, Bergson fait dialoguer deux personnages nommés
Pierre et Paul, qui explicitent en discutant ce contenu sous-jacent. Ici, Paul
travaille à tempérer l’idée de relativité restreinte défendue par Pierre, au
profit de l’idée d’un temps universel : ils imaginent deux exemplaires de
la Terre, un système S et un système S’, S’ s’éloignant de S à une certaine
vitesse ; en vertu des conditions de la relativité restreinte, une seconde
sur S’ deviendra plus courte qu’une seconde sur S. Toutefois, précise Paul, une
seconde reste quel que soit le système « une certaine fraction déterminée
du temps de rotation de la planète ». Une seconde sur S’ et une seconde
sur S n’ont pas la même durée mais elles font une seconde l’une et l’autre.

Chapitre II – La relativité complète


Bergson précise son argument : les temps
multiples postulés par la théorie de la relativité, puisqu’il n’existe pas
concrètement de système S’, ne sont rien. Un seul temps est réel, les autres
sont des « fictions mathématiques ». Il en va de même pour la théorie
de la relativité du mouvement, déjà conçue par Descartes en son temps. Si
quelqu’un court, un physicien relativiste dira que son mouvement est
réciproque. Le coureur peut en effet être considéré comme immobile, si l’on se
figure que c’est le sol qui se meut sous ses pieds. Bergson à ce sujet donne
raison à un contradicteur de Descartes nommé Morus : en situation réelle,
nous avons la sensation matérielle de courir et cela suffit à valider l’idée
que la réciprocité du mouvement est fictionnelle. En fait, Bergson montre que
le monde décrit par les théories d’Einstein ne contredit pas le monde
empirique, validé par les théories psychologiques, c’est un à-côté. Dans le
dernier temps du chapitre, Bergson montre que le malentendu entre la physique
moderne et la philosophie vient de ce qu’on considère trop littéralement ce qui
est du domaine de la pensée abstraite, que l’on prend pour description globale
du réel des énoncés portant sur des systèmes de référence expérimentaux.

Chapitre III – De la nature du temps


Bergson en vient au nœud du problème : la
question du temps. Il identifie en premier lieu une perception intérieure,
immédiate, de la durée. Comme on sent en outre une participation du monde
extérieur avec cette durée intérieure, on lui applique aussi cette durée. De là
il postule l’existence d’un Temps universel : « Toutes les
consciences humaines sont de même nature, perçoivent de la même manière,
marchent en quelque sorte du même pas et vivent la même durée. » Bergson
ajoute paradoxalement que la théorie de la relativité confirme son postulat.
Selon lui, la relativité ne prétend pas que les temps multiples sont perçus ou
même perceptibles. Ainsi Bergson distingue ce qui relève du temps réel et du
temps fictif, en montrant que pour les distinguer il suffit de se demander s’il
est possible concrètement de les percevoir.

Chapitre IV – De la pluralité des Temps


Bergson continue à démontrer la compatibilité
entre les théories d’Einstein et sa conception du temps, cette fois-ci en
commentant l’expérience de pensée du « voyage en boulet ». On suppose
un voyageur enfermé dans un boulet, projeté dans l’espace à une vitesse d’un
vingt millième inférieure à la vitesse de la lumière. Rencontrant dans sa
trajectoire une étoile, il serait renvoyé, avec la même vitesse, sur Terre.
Selon les physiciens modernes, le voyageur aura vieilli de deux ans, mais il trouvera
que la Terre a vieilli de deux cents ans. Bergson montre que cette expérience
de pensée ne conteste pas l’idée du temps universel. Malgré tout, il reste que
d’un côté le voyageur et que de l’autre les Terriens ont vécu chacun leur temps
comme continu, et chacun, quelle que soit la configuration mobile / immobile,
voit en chacun un esprit qui perçoit le temps de cette manière. Le philosophe
postule que c’est la formulation du principe de réciprocité qui entraîne ces
confusions : pour formuler la réciprocité, dans le langage mathématique
comme dans le langage littéraire, on est obligés de formuler des
non-réciprocités, « traduire […] la liberté de choisir entre deux systèmes
d’axes consiste à choisir effectivement l’un deux. » Bergson affirme enfin
que les théories d’Einstein permettent de confirmer plus avant l’idée d’une
universalité du temps. Quand le philosophe doit démontrer que tous les
individus perçoivent le même rythme dans la durée, il est désarmé. Au contraire
le physicien, par la relativité et la réciprocité, démontre que tous les
sujets, sur la question du temps, sont interchangeables.

Chapitre V – Les figures de lumière


Bergson réfléchit maintenant aux énoncés de la
physique au sujet de la lumière. Il remarque que la physique traditionnelle
affirme la chose suivante : les choses, appelées ici figures rigides, ont une
forme qui s’impose à la lumière. La physique moderne affirme au contraire que
c’est la lumière qui impose ses conditions aux figures rigides. Autrement dit,
la figure rigide est une construction de l’esprit. Bergson donne raison à la
physique moderne. Au repos, la figure rigide coïncide avec la « figure souple
de la lumière », mais dès qu’il y a mouvement on voit bien que les variations
successives de la figure souple sont plus déterminantes que la forme de la
figure rigide.

Chapitre VI – L’Espace-Temps à quatre
dimensions


Bergson démontre que l’idée d’une quatrième
dimension, introduite par la physique moderne, était déjà présente dans les
conceptions communes du temps. En effet, la métaphore spatiale du temps (par
exemple on dit que le temps s’écoule, comme un fleuve) inclut en elle-même
l’idée d’une quatrième dimension insoupçonnée de l’espace ; la physique
moderne n’aurait fait qu’expliciter ce postulat sous-jacent. Encore une fois,
si cette quatrième dimension renseigne sur le réel, elle n’est pas réelle pour
autant. L’interpénétration de l’espace et du temps n’a pas lieu, elle est une «
fiction mathématique destinée à symboliser une vérité physique ».

Remarque finale


Dans une démarche de chercheur, Bergson
conclut en énonçant les limites de son étude. Il remarque notamment qu’il s’est
focalisé sur la relativité restreinte, mais que travailler de la même manière
sur les malentendus entre théorie de la relativité généralisée et philosophie
pourrait être fructueux. Il conclut en donnant Einstein comme continuateur de
Descartes, position singulière dans la mesure où Descartes est souvent moqué
pour ses théories scientifiques naïves. C’est que Descartes pensait que la
physique « atteignait le réel dans la mesure où elle était géométrique ».

Appendices de la deuxième édition


Bergson restitue les objections qu’on lui a
formulées suite à la première édition et leur répond. Il renforce ainsi ses
positions sur la question du voyage en boulet, de la réciprocité de
l’accélération et des temps individuels.

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