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La Machine infernale

par

Résumé

À partir des années 1920, Jean Cocteau n’est pas le seul à réécrire des tragédies grecques pour explorer des thématiques universelles comme le pouvoir, la mort : Jean Anouilh, Eugène Ionesco et Alfred Jarry font partie des dramaturges qui ont tenté l’exercice. Dans La Machine infernale, Cocteau s’attaque au mythe et au complexe d’Œdipe, mais il transforme le héros en simple être humain, en marionnette de dieux plutôt cruels ; il ne peut échapper à son destin, même s’il est habité par des rêves de toute puissance. L’œuvre pose ici la question de l’aveuglement et de la surdité qui découlent d’une trop grande soif de pouvoir.

Sur les remparts de Thèbes, par une nuit orageuse et chaude, deux soldats montent la garde. Le récent assassinat du roi Laïus par un inconnu et la présence du Sphinx aux abords de la ville ont mis l’armée sur le qui-vive pendant que la population festoie pour oublier ses craintes. Suite au rapport rédigé par le plus jeune soldat, leur chef de section vient leur rendre visite : l’esprit de Laïus leur est apparu avec un message urgent pour la reine Jocaste et le grand prêtre Tirésias. Le fantôme veut prévenir la reine d’un danger imminent, au point qu’il a bravé certains interdits de l’au-delà.

Après le départ du chef, Jocaste et Tirésias arrivent à ce même rempart : la reine est à la fois fantasque et fragile, tandis que le prêtre est un vieillard quasiment aveugle. Alors que le jeune soldat est sur le point de les chasser parce qu’ils n’ont pas le mot de passe, le chef revient, les reconnaît, s’excuse et facilite l’entrevue du soldat avec Jocaste qui a eu vent du rapport. Le jeune soldat lui rappelle son fils qu’elle croit mort et elle se rapproche de lui pour mener un interrogatoire sur le spectre.

Entretemps, Laïus apparaît mais reste invisible et inaudible pour son épouse et le grand prêtre. Au chant du coq qui marque en général le départ du fantôme, Jocaste abandonne l’espoir de le voir et s’en va avec Tirésias. Le fantôme redevient alors visible aux soldats. Le plus âgé comprend alors que le roi ne peut pas apparaître à la reine. Découvert par des forces invisibles qui l’empêchent de transmettre jusqu’au bout son dernier message à l’intention de Jocaste pour la prévenir de l’arrivée d’un jeune homme, le spectre disparaît dans un cri de détresse. Les soldats décident finalement de ne rien dire : « Laisse les princes s’arranger avec les princes, les fantômes avec les fantômes, et les soldats avec les soldats ».

Pendant ce temps, sur une des collines qui entourent Thèbes, une jeune fille en robe blanche qui s’avère être le Sphinx discute avec le dieu Anubis, à tête de chacal. Lassée des morts qui lui sont attribuables, elle décide de s’en aller lorsque sonne la première des trois cloches annonçant la fin du couvre-feu. Une matrone accompagnée d’un petit garçon et d’une petite fille les interrompt et raconte son histoire familiale au Sphinx, puis après son départ c’est Œdipe qui s’approche. Le Sphinx éprouve un coup de foudre pour le jeune homme qui, croyant avoir rencontré son équivalent féminin, commence à ressentir une certaine attirance pour le Sphinx. Il s’épanche et lui raconte ses rêves de gloire, d’aventure, et l’oracle selon lequel il allait assassiner son père et épouser sa mère, les souverains de Corinthe Polybe et Mérope, prédiction qui l’a poussé à quitter sa ville. Il lui confie son obsession de tuer le Sphinx et affiche une confiance bravache dans cette perspective. Touché, le Sphinx donne à Œdipe la clef pour le vaincre, après lui avoir fait comprendre, en l’animant comme une marionnette par sa seule pensée, qu’il n’a jamais été de taille à l’affronter : « Abandonne-toi. Si tu résistes, tu ne réussiras qu’à rendre ma tâche plus délicate et je risque de te faire du mal. » Œdipe en proie à une terreur intense demande grâce. Le Sphinx le libère et lui pose la question habituelle, car Anubis insiste. Œdipe répond et le Sphinx descend de son socle tandis qu’Œdipe se précipite vers Thèbes pour annoncer sa victoire. Se sentant trahi, le Sphinx se met à haïr le jeune homme et Anubis lui révèle le sort horrible qui attend Œdipe, car il a déjà tué son vrai père Laïus et va épouser sa véritable mère, Jocaste. Anubis rappelle au Sphinx qu’il est en réalité Némésis, la déesse de la vengeance. Quand Œdipe revient chercher une preuve de sa victoire, Némésis croit un instant que c’est par amour et elle veut le détourner de son destin. Elle finit cependant par lui remettre une dépouille de Sphinx crédible : une jeune fille à tête de chacal. En voyant Œdipe s’éloigner vers la ville, elle est prise de pitié pour la place de l’humanité entre les mains des divinités.

Proclamé vainqueur du Sphinx, Œdipe est couronné roi et épouse Jocaste. Ils se retrouvent en tête à tête dans leur chambre nuptiale et royale. Les cérémonies les ont fatigués et ils ont du mal à se tenir éveillés. De plus, ils sont victimes d’hallucinations. Il reste un dernier rituel à observer : la consécration de leur union par une discussion entre le grand prêtre Tirésias et le jeune roi. Après un refus initial, Œdipe s’y plie. L’entretien dégénère lorsque Tirésias apprend au roi que les oracles lui sont funestes. Arrogant, Œdipe s’emporte contre Tirésias en affirmant qu’il se croit capable de déjouer les oracles et qu’il y a une contradiction entre les prédictions et sa réalité. Tirésias lui répond : « Prétendrez-vous résoudre en une minute le problème du libre arbitre ? » Piqué, Œdipe croit que Tirésias le prend pour un usurpateur, tandis que ce dernier tente de s’assurer que malgré la différence d’âge, c’est vraiment Jocaste qu’il aime et non pas les attributs du pouvoir.

Devant l’insistance de Tirésias, Œdipe lui apprend qu’il est vierge, car il a décidé de se garder pour son épouse, et il l’accuse de chercher un pantin qu’il voudrait manipuler. Tirésias s’indigne et Œdipe s’emporte. Il se jette sur le vieil homme, lit son avenir dans les yeux du grand prêtre, puis brusquement, il s’effondre incapable de voir, aux prises avec une grande souffrance. Il croit que Tirésias lui a jeté du poivre dans les yeux. Tirésias lui explique que c’est parce qu’il a osé porté la main sur lui. Clément, il pardonne à Œdipe et lui impose les mains jusqu’à ce que celui-ci recouvre la vue et ne souffre plus. Honteux, Œdipe s’excuse et apprend à Tirésias qu’il est le fils du roi de Corinthe. Rassuré, Tirésias se retire, mais alors qu’il s’acquitte d’une dernière mission – remettre à Œdipe la ceinture dont il fait une offrande d’amour au Sphinx –, Œdipe se vexe à nouveau et essaie de l’intimider. Tirésias tente de le prévenir contre la chute causée par l’orgueil. Jocaste rejoint ensuite Œdipe qui lui dit que Tirésias le pense arriviste. Elle lui exprime sa crainte d’être trop vieille pour lui. Œdipe la rassure tant bien que mal. Se penchant par la fenêtre, elle lui montre le jeune soldat qui a été affecté à sa garde et qui lui a parlé du fantôme de Laïus. Frappée par la ressemblance entre le soldat et Œdipe qui ont le même âge, Jocaste se trouble puis demande à savoir comment il a vaincu le Sphinx. Œdipe commence à inventer une histoire où il fait figure de héros mais Jocaste somnole. Tous deux finissent par s’endormir habillés et font des cauchemars : Œdipe rêve d’Anubis et de sa rencontre avec le Sphinx, tandis que Jocaste a un rêve récurrent où l’enfant dont elle accouche se transforme en pâte rose qui s’insinue en elle par de multiples orifices. Tous deux se réveillent en sueur. Jocaste commence à déshabiller Œdipe quand elle voit des cicatrices à son talon qui l’inquiètent. L’histoire selon laquelle Œdipe a été blessé par un sanglier la rassure à peine. Ils finissent par s’endormir alors qu’un ivrogne chante sous les fenêtres de la reine que celle-ci est trop vieille pour son époux avant de se faire chasser par le jeune garde.

Dix-sept ans plus tard, la peste s’abat sur Thèbes. Un matin, un messager arrive de Corinthe pour annoncer la mort naturelle du roi Polybe et le quasi-coma de la reine Mérope, qui n’a pas conscience du décès de son époux. Œdipe se réjouit de cette nouvelle, au grand dam de Tirésias, parce que cela signifie que l’oracle prononcé sur sa vie ne s’est pas accompli. Il court annoncer la nouvelle à Jocaste affaiblie par la chaleur et l’atmosphère lourde qui pèse sur la ville : elle s’étonne de l’indifférence d’Œdipe. Le messager dévoile la deuxième partie de son message : Œdipe est un enfant adopté que le père du messager, un berger du roi Polybe, a trouvé dans les collines. Œdipe le presse de questions et apprend qu’il avait été attaché par les pieds à une branche. Sur la défensive quand il apprend que tout ce qui lui a été raconté sur son enfance n’est que mensonge, il raconte comment il a tué accidentellement un vieillard au carrefour de Daulie et de Delphes. Jocaste se retire précipitamment. Œdipe, toujours convaincu que son beau-frère Créon et le grand prêtre Tirésias complotent contre lui, s’emporte. Il se rappelle alors que pendant la nuit de noces, Jocaste lui a raconté l’histoire d’une de ses lingères qui a abandonné son fils après lui avoir percé les pieds et l’avoir suspendu tête en bas. Il pense alors qu’il est le fils de la lingère et se précipite après son épouse qu’il retrouve pendue. Le vieillard tué malencontreusement était Laïus. Œdipe accuse alors Créon et Tirésias d’avoir poussé Jocaste au suicide : « Vous me l’avez tué… elle était romanesque… faible… malade… vous m’avez poussé à dire que j’étais un assassin… ». Face à ses accusations, Créon décide de lui révéler la vérité : il fait rentrer le berger qui, sur ordre de la reine Jocaste, avait blessé et attaché son fils et celui de Laïus à une branche en raison d’un oracle qui annonçait qu’il serait parricide et incestueux. Face à ces propos, Œdipe se retire et s’aveugle à l’aide d’une broche de sa défunte femme. Sa fille Antigone le découvrira ainsi.

Tirésias remet son bâton d’augure à Œdipe par l’entremise d’Antigone qui, à force d’insister, part en exil avec son père, sous la tutelle du fantôme de Jocaste, au désespoir de Créon qui considère que rien de bon ne peut les attendre au bout du chemin.

La Machine infernale de Cocteau, par l’exploration du mythe et du complexe d’Œdipe, pose la question du libre arbitre chez l’être humain : Œdipe y apparaît comme une victime d’un sort arbitrairement cruel. Son propre orgueil, sa soif de pouvoir et de gloire, ainsi que sa légère paranoïa l’empêchent de reconnaître l’aide offerte aussi bien par Tirésias que par Némésis, qui lui permettrait d’échapper à son destin. Ce n’est que la souffrance extrême qui lui ouvre les yeux au moment où il perd volontairement la vue : en acceptant sa limitation, il accède à une connaissance supranormale de la réalité, où il ne se laisse plus piéger par des illusions de grandeur.

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