Le Trésor des humbles

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Résumé

Le silence

 

Citant l’écrivain anglais Carlyle, Maeterlinck présente le silence comme « l’élément dans lequel se forment les grandes choses ». Contrairement aux paroles éphémères, le silence ne n’efface jamais, au point de constituer l’essence même de la vie. Après avoir distingué le silence « actif », qui reflète la profondeur des âmes, du silence « passif », qui renvoie à la mort, Maeterlinck s’intéresse à la peur humaine du silence. En effet, la nature humaine a du mal à accepter le silence et les hommes cherchent souvent à l’éviter. Quelle qu’en soit la circonstance, la rencontre avec le silence est un moment marquant de la vie car, comme le note Carlyle, l’Empire du silence est « plus profond » que le royaume de la Mort. Nous entourant de toutes parts, le silence est « le fond de notre vie sous-entendue », et face à lui nous sommes tous égaux. Le silence permet de se livrer à l’autre et de le posséder en toute liberté. Le silence donne à voir l’âme humaine, dévoile ses vérités cachées. Maeterlinck le compare à un soleil d’amour qui « mûrit les fruits de l’âme ». Pour l’auteur, on a peur car on ne sait jamais quelle sera la qualité du silence qui va naître d’une rencontre, puisque tous les silences ne se ressemblent pas. Néanmoins, seul le silence nous permet d’atteindre la vérité de la mort et du destin, lui seul nous permet de goûter à « la saveur » de l’amour.

 

Le réveil de l’âme

 

Pour Maeterlinck, l’âme prend une part de plus en plus importante dans les actes des hommes, ce qui annonce l’avènement d’une nouvelle « période spirituelle », comme en a connu l’histoire auparavant, aussi bien aux temps de l’Égypte ancienne ou de la Perse antique. Pendant ces périodes, les hommes sont plus proches de leurs frères, unis par une forme de fraternité mystérieuse. À l’inverse, à d’autres périodes de l’histoire, l’âme se retrouve effacée, au profit de l’intelligence et de la beauté – c’est le cas par exemple de la France du XVIIe siècle, y compris lorsqu’elle représente l’Antiquité. Maeterlinck observe par exemple que les personnages des tragédies raciniennes n’ont pas de « principe invisible » et ne communiquent que par le langage. Pour l’auteur, l’époque actuelle est marquée par le réveil de l’âme et des puissances occultes, ainsi que par l’émergence de liens mystérieux et désormais forts entre les êtres les plus humbles. Dotées d’une sensibilité et d’une « présence extraordinaire », les âmes sont liées par des rapports directs que seule une psychologie « immédiate » pourrait révéler (Matière et Mémoire de Bergson paraît la même année). Maeterlinck observe que les phénomènes spirituels qui échappaient autrefois aux grands hommes se révèlent désormais aux plus humbles. Hamlet, qui dans la pièce de Shakespeare parvient difficilement à percer le masque de Claudius, n’aurait plus aujourd’hui, selon Maeterlinck, aucun mal à le faire : il existe désormais une meilleure connexion entre les âmes. Cela vaut pour tous les hommes, et explique en grande partie l’éloge du silence fait dans la précédente section. Puisqu’il y a connexion spontanée et ineffable entre les êtres, le langage devient superflu, et même, pour tout dire, trompeur, dans la mesure où il sera forcément moins éloquent que le lien direct d’âme à âme.

 

Les avertis

 

Maeterlinck s’intéresse aux « avertis », ces êtres qui sont prévenus de leur mort. Discrets et silencieux, cherchant à passer inaperçus, ils ne sont pas repérés par le commun des mortels et se distinguent par leurs attitudes « graves ». Maeterlinck souligne alors l’importance de la mort dans l’existence humaine. Le visage des vivants dépendrait de la mort, serait moulé sur la prescience ou l’ignorance qu’on en a. La mort est selon Maeterlinck un moment de vérité ultime. Seuls les morts se montrent tels qu’ils sont, alors que les vivants vivent à côté de leur vie sans parvenir à être eux-mêmes. Face aux morts, ils se sentent à la fois étrangers et intimidés. Il y aurait ainsi une part de la vie, plus pure et plus grande, qui échappe à la vie ordinaire et que seuls les avertis peuvent percevoir.

 

La morale mystique

 

Maeterlinck commence par soutenir l’idée selon laquelle les hommes ne peuvent exprimer les certitudes qui les guident à travers l’existence. Ses décisions seraient orientées par « des grandes forces » invisibles. L’auteur identifie une forme de « surveillance générale » qui opère en dehors de la conscience humaine : l’homme, même seul, peut sentir qu’on l’observe. Maeterlinck remarque que bien souvent, il y a une dichotomie entre l’âme et le corps. Tout homme, saint ou criminel, est entouré d’un « souffle de fraîcheur et de pureté immatérielle ». C’est que l’âme circule, selon Maeterlinck, dans des sphères supérieures qui se préoccupent peu des actions terrestres. Si les âmes devenaient visibles, imagine l’auteur, elles ne seraient jamais honteuses, car le péché ne les touche pas. C’est ainsi qu’un progrès moral se met en place. L’homme reconnaît qu’il y a dans ces mécanismes une part d’insondable et son indulgence morale grandit à l’égard d’autrui. Maeterlinck appelle à découvrir ces lois plus profondes et suggère l’existence d’une « morale mystérieuse » qui règne sur les zones lointaines de nos êtres. Citant Novalis, Maeterlinck espère la formation d’une « conscience supérieure » qui permettrait de saisir la face cachée de l’âme.

 

Sur les femmes

 

Maeterlinck poursuit son explication métaphysique du monde et aborde dans cette section la thématique de l’amour et des femmes. Les lois de l’amour, d’après lui, sont inconnues et chacun de nous suit en ce domaine la destinée dictée par un « astre invariable ». Quand un homme et une femme tombent amoureux, c’est que leurs âmes se plaisent, en tout cas dans les cas d’amour véritable. Comme l’amour est dicté par un principe supérieur, une relation est d’avance vouée à la réussite ou à l’échec, et les hommes ne peuvent rien y changer. Les femmes, dans la multitude desquelles Maeterlinck trouve une unité, sont davantage attachées à la dimension métaphysique de l’existence ; elles se livrent au pouvoir du mystère et rapprochent les hommes d’une vie cachée et profonde. Avec leurs certitudes « étonnantes » et leurs émotions « divines », les femmes sont « les sœurs voilées de toutes les grandes choses qu’on ne voit pas », et ce sont elles qui conservent le sens mystique sur terre. C’est en ce sens qu’elles fascinent les hommes les plus intellectuels – savants, poètes – ; elles leur permettent d’accéder à des niveaux supérieurs de sens, qui les inspirent.

 

Ruysbroeck l’admirable

 

Maeterlinck commence par critiquer avec virulence L’Ornement des Noces spirituelles par Jean van Ruysbroeck, grande figure de la mystique rhénane de son temps. Maeterlinck pointe d’abord les maladresses d’expression de l’auteur : il se répète, se contredit, use d’une syntaxe « tétanique » et d’images « irréalisables ». La comparant à d’autres ouvrages similaires, Maeterlinck conclut que l’œuvre de Ruysbroeck n’est pas une œuvre littéraire et ne contient « ni air ni lumière ordinaires ». C’est que son contenu est trop mystique pour le commun des lecteurs. Pour pénétrer dans l’œuvre, le lecteur doit être dans un état philosophique différent de l’état ordinaire, basé non sur le raisonnement ou l’imagination, mais sur la faculté de contempler. C’est « l’âme intuitive » qui domine les idées et les pensées. Pour en saisir la teneur, il faut s’éloigner de l’intellect, plonger dans l’irrationnel et oublier les objets pour ne contempler que « la clarté » qui les rend visibles. Maeterlinck rejette l’avis général, qui consiste à dire que l’œuvre vient d’un « moine halluciné », comme si le texte était délirant. Il pense au contraire que Ruysbroeck a reçu une âme supérieure qui sait retrouver « la sagesse de siècles ensevelis » et prévoir « la science des siècles qui ne sont pas nés ». Pour Maeterlinck, les écrits mystiques énoncent des vérités éternelles et constituent le trésor de l’humanité : « une œuvre ne vieillit qu’en proportion de son antimysticisme ». L’œuvre de Ruysbroeck, qui est en un modèle exemplaire, est comme « un verre grossissant, appliqué sur la ténèbre et le silence ».

 

Emerson

 

Dans cette section, Maeterlinck prend appui sur un texte d’Emerson, fondateur américain du mouvement transcendantaliste, pour alimenter son propos. L’accès à notre moi transcendantal serait le seul véritable but digne d’être suivi dans la vie, et les paroles des poètes et des sages nous permettraient d’y accéder. La force de ce moi transcendantal, selon Maeterlinck, outrepasserait toutes les contingences pragmatiques. Un grand homme, même affairé à quelque chose de trivial, ferait sentir sa nature de grand homme. Si on semble ainsi privilégier la vie métaphysique à la vie physique, Maeterlinck note bien que tout notre corps, tous nos organes sont « les complices mystiques » de l’être supérieur. Emerson ainsi a confiance dans le mystère transcendantal et a su montrer que la vie quotidienne, par contamination, peut être elle aussi profonde et grande.

 

Novalis

 

Après l’étude du profond Ruysbroeck et celle du quotidien Emerson, Maeterlinck s’intéresse au poète allemand Novalis, qui d’après lui emmène son lecteur sur « les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau ». Ces trois études successives se justifient par un argument développée dans la précédente section : tous les auteurs qui se penchent sur la question métaphysique ne touchent du doigt qu’une seule dimension du moi transcendantal, et c’est dans la synthèse de toutes ces analyses qu’on peut tendre à une vérité. Les hommes cherchent depuis toujours, remarque Maeterlinck, à augmenter leur conscience transcendantale. Or l’âme humaine se distingue par son invisibilité, son inaccessibilité. Maeterlinck montre alors que le plus souvent nous nous fourvoyons quand nous cherchons la vérité transcendantale, soit que l’on se dirige vers les philosophes de la raison (Kant, Spinoza, Schopenhauer), au lieu de nous tourner vers « les maîtres d’une raison différente » qui nous parlent de notre moi profond et inépuisable, soit que nous la cherchons dans le langage, via la poésie et le théâtre, alors même que les grands poèmes et les grandes tragédies ne sont que des « cris mystiques » qui jaillissent de la vie intérieure. Les hommes doivent se tourner vers ce qui se passe en eux-mêmes, « au-dessus des passions et des raisons ». Pour ce faire, Maeterlinck insiste une fois encore sur l’importance du silence.

 

Le tragique quotidien

 

Dans cet essai, Maeterlinck soutient qu’il y a « un tragique quotidien » plus profond que le tragique des grandes aventures, et qui s’articule autour de l’existence de l’âme et l’aspect étonnant de la vie humaine. Critiquant certaines formes de théâtre jugées anachroniques, Maeterlinck salue la bonne musique et la bonne peinture qui ont su « démêler et reproduire les traits plus cachés » de la vie d’aujourd’hui. Pour lui, le but de la création artistique est précisément d’« ajouter quelque chose à notre conscience profonde ». À l’inverse, les auteurs tragiques offrent une vision simpliste et brutale de l’existence, dominée par les thèmes superficiels et matériels des larmes, du sang et de la mort. Au contraire, l’art doit représenter la gravité de la vie quotidienne et dépasser les lois des passions pour faire voir « l’existence supérieure » des hommes. Maeterlinck salue le travail du dramaturge Ibsen. L’auteur norvégien sait d’après lui libérer les puissances de l’âme et faire vivre ses personnages dans l’univers profond de l’existence.

 

L’étoile

 

Pour Maeterlinck, il est intéressant d’étudier comment de siècle en siècle les dramaturges tragiques ont représenté la profondeur de l’âme humaine. Aujourd’hui, la recherche du moi passe par la connaissance et l’admiration des tristesses car « nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et nos mélancolies ». Regrettant que les chefs-d’œuvre du passé ne représentent pas suffisamment les tristesses de leur époque et que les grands philosophes n’aient pas su expliquer la mélancolie, Maeterlinck salue le théâtre nouveau qui affronte la fatalité et ne s’arrête pas aux effets superficiels du malheur. Ensuite, Maeterlinck réaffirme le poids des puissances mystérieuses et ennemies qui règnent en nous-mêmes, et il observe qu’au lendemain des malheurs et des catastrophes, nous retrouvons une partie « inconnue et nécessaire de notre être ». Ainsi, il conclut qu’il ne sert à rien de cultiver un moi qui nous est étranger mais qu’il convient plutôt d’élargir notre conscience et d’observer l’étoile qui contrôle notre volonté et maîtrise notre destinée.

 

La bonté invisible

 

En s’appuyant sur la conversation qu’il a eue avec un sage qui ne sera pas nommé, Maeterlinck soutient qu’une forme de bonté secrète et invisible conserve les êtres et prouve l’existence éternelle des dieux. Cachée pour des raisons inconnues, cette bonté a le don de créer des choses immortelles. Humble et invisible, elle ne franchit pas « les portes silencieuses de notre âme » et demeure prisonnière dans notre être. Maeterlinck observe que la douleur et la souffrance restent indissociables de l’amour véritable qui ne peut se réaliser que dans le « mouvement mystérieux » de deux âmes. Le mot « aimer » désigne une chose profonde que le langage humain ne peut atteindre. Le malheur de notre existence vient précisément de notre manque de courage face aux appels des âmes de nos frères. En vivant à l’écart de nos âmes, on ignore la divine bonté qui y règne et qui « ennoblit » tout ce qu’elle touche. Maeterlinck invite ses lecteurs à être bons « dans les profondeurs » pour provoquer la bonté des autres et atteindre le point le plus sensible de leurs âmes, car « rien ne pourra séparer deux âmes qui, durant un instant, “ont été bonnes ensemble” ».

 

La nuit profonde

 

Selon Maeterlinck, le plus humble des hommes a le pouvoir, et donc le devoir, de se constituer une grande personnalité morale. Nous renaissons chaque fois que nous sentons qu’il y a « quelque chose de grave et d’inattendu dans la vie », et à chacune de ces renaissances, nous nous rapprochons un peu plus du divin. Pour Maeterlinck, les moments de sagesse, d’héroïsme et de vertu sont des moments où l’on sort de soi-même et l’on atteint sans les franchir les portes de l’éternité. Il faudrait donc, pour atteindre la vérité transcendantale, vivre comme les héros et les saints, se détacher de l’existence, vivre dans l’amour, l’attention, le recueillement, l’ivresse de l’âme. Il faudrait se mettre dans la peau d’un homme qui va mourir car, comme le note le théologien suisse Lavater, « la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie elle-même ». Maeterlinck va encore plus loin en indiquant qu’il faut s’habituer « à vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières ». Pour ce faire, il convient de voir les choses et les hommes selon son œil intérieur, vivre « à l’affût de son Dieu » et se laisser guider par les poètes qui ont su tenir ouvertes « les routes qui mènent de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas ». Aimer son prochain reviendrait donc à aimer ce qu’il y a d’éternel chez les autres.

 

La beauté intérieure

 

Pour Maeterlinck, la beauté est « l’aliment unique » de notre âme. Si les hommes ordinaires ont une peur étrange de la beauté, les autres, au contraire, la recherchent, applaudissant les grands actes et saluant les beaux gestes en toute circonstance. Accueillir la beauté ne demande pas un grand effort, il suffit de suspendre la peur. Mais les hommes craignent de rejoindre leurs âmes et se tiennent loin de la beauté. Maeterlinck leur rappelle qu’« il n’y a pas de beauté qui se perde » et les invite à en semer partout, car « c’est la puissance de quelques âmes belles qui soutient les autres dans la vie ». Chaque âme humaine devient plus belle au contact d’un être pur et beau qui lui offre l’amour. Citant Plotin, Maeterlinck insiste sur le besoin de se connaître soi-même et de connaître la part divine de notre être. En montrant aux autres le divin qui est en nous, on finit par trouver leur part divine. Courageuses et actives, les âmes humaines transforment en beautés les petites choses de la vie et réunissent dans les profondeurs de nos êtres « un trésor de beauté » indescriptible.

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