Le Vagabond

par

Résumé

En Algérie, par un chaud soir d’été, un inconnu marche vers un village, sous le regard d’autres hommes qui l’observent en silence. Le pays est rude, ses enfants le quittent, l’un après l’autre, pour partir chercher fortune sous des cieux plus cléments. Que les filles partent de la maison, c’est la loi de la vie, mais les fils ! Des déserteurs, voilà ce qu’ils sont, pense-t-on dans ces milieux traditionnels. Quelle est cette silhouette qui approche, alors qu’aucun fils prodigue n’est attendu ?

C’est un jeune homme, il a dix-sept ans, dix-huit ans peut-être. Il est tête nue, il porte un sac en bandoulière. Il a le cheveu noir et lisse. A-t-il les yeux sombres des enfants du pays ? Est-il l’un des leurs ? Le jeune homme à la main claire vient de loin, il est né sous d’autres cieux, dans le pays qu’on appelait Indochine. C’est le pays de sa mère, où on le traitait, entre autres, de bâtard. Son histoire, celle de son père, personne ne la lui a contée, il en a trouvé les traces dans une boîte rouge où sa mère serre ses secrets, deux photos anciennes, rien de plus. Elle est brodeuse, ils habitent la ville. Quand elle découvre que son fils a percé une partie du secret de sa naissance, elle lui dévoile son histoire. Autrefois, la femme vivait à la campagne, loin de Saïgon, et menait la vie d’une petite paysanne dans la maison des ancêtres, au milieu des rizières. Mais la guerre est venue, qui a dispersé les membres de la famille dans tout le pays, certains s’établissant en ville, d’autres disparaissant dans le maquis pour se battre contre l’occupant français. La jeune femme ignorait que le monde fût si grand quand elle arriva à la capitale.

Là, elle a travaillé dans un atelier, enfermée et surveillée par une patronne. Quand elle sortait dans les rues, avec les autres filles de l’atelier, elle croisait des hommes venus de loin pour faire la guerre dans son pays, pour se battre contre son peuple. C’étaient les soldats de l’armée française. Son regard a croisé celui de l’un d’entre eux, différent des autres par le physique et par la langue. En fait, l’homme est un tirailleur algérien, lui-même fils d’un pays colonisé par la France. Grand, le port altier, tendre, telle est l’image que le jeune homme perçoit dans les deux clichés trouvés dans la boîte à secrets.

La brodeuse d’Indochine et le soldat de l’armée d’Afrique se sont aimés, et de ces amours est né le garçon. Il est venu au monde quand les Français sont partis, quand ils ont perdu la guerre à la bataille de Diên Biên Phu. Le soldat venu d’Algérie est parti avec l’armée vaincue, il n’avait pas promis qu’il resterait, il n’a pas proposé à la femme de venir avec lui. Elle l’aurait suivi, mais non. Il lui a fallu rester dans son pays, avec son petit bâtard. L’Indochine a connu une autre guerre, contre les Américains cette fois, et la femme a élevé son petit, seule, en travaillant à domicile. Le père ? Elle n’en a plus jamais entendu parler. La mère raconte l’histoire à son fils, qui sent naître en lui le désir de connaître cet homme. Et il prend le chemin de l’Algérie.

Le voilà donc sur cette route, avec pour seul bagage cette besace où se trouve la photo de son père. Les hommes du village le regardent marcher. Son pas n’est pas celui de ceux du pays. Ne serait-il pas le fruit de ces étranges amours qu’ont connues les hommes qui avaient écouté le chant des sirènes de l’armée, qui étaient partis se battre au loin et qui sont revenus avec une femme aux yeux d’Asie ? À force de le regarder marcher, de contempler ce cheveu noir et lisse, ils comprennent que le jeune homme est le fils du vieux tirailleur. Ce dernier est pauvre, il n’a pas de terre, mais de trop nombreux fils. Que vient faire là ce fils de trop ?

Le jeune homme est resté, il est seul. Les années ont passé, il est nourri par les femmes et chassé par les hommes. Et il marche, marche encore, dans une quête sans fin. Et là-bas, dans le pays qu’on appelait Indochine, sa mère l’attend.

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