Table des matières

Les Tragiques

par

Résumé

Les Tragiques est un livre d’un type peu courant dans l’histoire de la poésie française. En effet, s’il est d’usage que la poésie soit le moyen de chanter l’amour pour sa belle ou les splendeurs de la nature, il est en revanche très rare qu’elle soit utilisée comme support d’une œuvre militante, toute au service d’une cause religieuse et politique. C’est le cas que nous rencontrons ici avec l’œuvre d’Agrippa d’Aubigné.

Celui-ci est né en 1552. Noble provincial élevé dans la religion protestante et gentilhomme calviniste, il a vécu l’une des périodes les plus sombres et les plus sanglantes de l’histoire de France : les guerres de religion. C’est l’époque où le royaume est divisé en deux factions que sépare une haine mortelle : les catholiques, qui pratiquent la seule religion chrétienne admise, et les protestants, adeptes des thèses de Luther et de Calvin, qui comme leur nom l’indique protestent contre l’Église catholique, ses abus, sa pompe et son pape. Nombre de gentilshommes du royaume ont pris le parti des protestants, et une lutte sanglante déchire la France, guerre sans merci et fratricide. De plus, comme c’est souvent le cas, ce conflit religieux se double d’une lutte politique, entre les Valois, rois dominés par leur mère, la redoutable Catherine de Médicis, et les nobles avides de pouvoir. Certains très hauts barons s’opposent au souverain couronné. Parmi eux se trouve Henri, roi protestant de Navarre, qui succédera un jour au Valois Henri III et deviendra Henri IV.

Agrippa d’Aubigné, donc, est protestant. Il ne se contente pas d’être un courtisan du roi de Navarre. C’est un soldat, un chef de guerre, qui prend part à la lutte armée et participe à nombre de batailles rangées. Il sera blessé plusieurs fois, dont une fois grièvement à la bataille de Casteljaloux en 1577. Voir ainsi la mort de près va lui inspirer son œuvre majeure, Les Tragiques, qui ne paraîtra qu’en 1616, quarante ans plus tard.

En effet, Agrippa d’Aubigné n’est pas un soudard. Certes, c’est un homme violent, qui voue aux catholiques une haine farouche et que sa foi pousse jusqu’à la fureur. C’est un passionné que son père a engagé dans ces atroces combats dès sa plus tendre enfance. Mais c’est un homme d’un grand courage physique, chez qui la vie palpite puissamment. Sous la cuirasse du soldat cohabitent un austère calviniste et un bon vivant d’une profonde sensibilité. C’est cet homme complexe et ardent qui est l’auteur des Tragiques.

 

Les Tragiques sont un long poème divisé en sept livres : « Misères », « Princes », « La Chambre dorée », « Les Feux », « Les Fers », « Vengeances » et « Jugements ».À cet ensemble s’ajoute un appendice. L’ensemble est introduit par « Le larron de Prométhée » dans lequel d’Aubigné se décrit comme ayant dérobé le manuscrit de l’œuvre afin de le donner aux hommes, imitant Prométhée lorsqu’il vola le secret du feu aux dieux de l’Olympe. Il est fier de son larcin, le revendique et n’en demande pas grâce.

Dans « Misères », « Les Feux »et« Les Fers », d’Aubigné brosse un tableau apocalyptique de la situation de la France. « Misères »montre au lecteur une France affligée, mise à sac, ravagée par les batailles et les pillages. D’Aubigné compare le pays à une mère attaquée par ses propres enfants, que ceux-ci massacreraient sans pitié et laisseraient agonisante. « Les Feux », ce sont les bûchers allumés par les catholiques, dans lesquels disparaissent les protestants. Bûchers de France, mais aussi d’ailleurs en Europe comme en Angleterre, et aussi d’autrefois, comme les bûchers que les catholiques allumèrent au Moyen Âge pour y brûler les Albigeois. Le monde que décrit ici le poète est manichéen : il y a d’un côté les faux justiciers, c’est à dire les catholiques, et de l’autre les martyrs, c’est-à-dire les protestants. Puis viennent « Les Fers ». Là encore, le lecteur lit le récit de guerres et de massacres. On y entend Dieu et Satan dialoguer. Et une fois encore, le monde est divisé en deux : les bons – protestants – d’un côté, les méchants – catholiques – de l’autre. Ces derniers bafouent les valeurs divines, les déforment, les singent, afin de servir leur maître Satan et suivre les « esprits noirs » qui les guident.

Dans « Princes » et « La Chambre dorée », d’Aubigné dénonce la décadence de la cour des Valois, en particulier celle du roi Henri III. Les rois catholiques sont comparés aux empereurs romains décadents, et le soldat reproche aux poètes de cour de chanter les louanges du souverain en le peignant comme un Trajan, qui fut un grand empereur, alors qu’il n’est qu’un Néron, archétype de l’empereur néfaste, « à l’âme basse et poltronne ». Si le ton est satirique, l’attaque n’en est pas moins violente, puisque d’Aubigné va jusqu’à comparer les Valois à des chiens. Le reste de la cour n’est pas oublié, où l’on rencontre crime et corruption pour n’y jamais croiser droiture et grandeur.

Dans « Vengeances » et « Jugements », d’Aubigné élève son regard vers Dieu et se détache des événements terrestres. C’est le Jéhovah de l’Ancien Testament qui est convoqué là, et qui va exercer sa juste colère – selon d’Aubigné – à l’encontre des catholiques. En effet, cette colère est dirigée à l’encontre des serviteurs de Satan depuis la nuit des temps, elle finira donc par s’exercer sur les catholiques. Une fois encore, d’Aubigné divise le monde en deux : l’ivraie pour Satan, le bon grain pour Dieu. L’ivraie représente bien sûr les catholiques et le bon grain les protestants. Que les ennemis des huguenots prennent patience : la vengeance divine ne saurait tarder, et elle sera terrible.

Quant à l’appendice qui clôt Les Tragiques, il s’agit d’un panégyrique du feu foi Henri IV. Le poète se situe là bien après les événements décrits dans les sept livres, puisque l’accession au trône d’Henri de Navarre, prince protestant qui accepta de se convertir au catholicisme, mit fin aux guerres de religion qui avaient ravagé le pays. Son règne dura vingt ans, et marqua la réconciliation provisoire des parties en présence dans le conflit.

 

Les Tragiques parurent en 1616, quatorze ans avant la mort de leur auteur. Le roi Henri III était mort depuis bien longtemps, son successeur Henri IV avait lui même péri sous le poignard de Ravaillac. C’est Louis XIII qui régnait et les guerres de religions s’étaient apaisées. Lors de leur parution, Les Tragiques n’eurent aucun succès. Les querelles religieuses étaient, pour un temps, en sommeil, et les invectives du vieux soldat réveillaient des souvenirs qu’il valait mieux laisser dormir. Il fallut attendre le romantisme, au XIXème siècle, avec Sainte-Beuve et Victor Hugo, pour que soit redécouverte l’œuvre passionnée du vaillant soldat de la foi protestante. Le style plein de fulgurances et de visions d’apocalypse ne pouvait que plaire aux romantiques exaltés qui allaient bientôt livrer la bataille d’Hernani. On peut dire qu’Agrippa d’Aubigné est, dans la poésie française, l’un des rares représentants de l’art baroque, parfois pompeux mais avant tout dramatique et exubérant.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >