Odelettes

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Résumé

On connaîtessentiellement Gérard de Nerval pour trois raisons : d’abord, pour sesnouvelles ; ensuite, pour son travail de dramaturge ; enfin, pour son travailde traducteur, qui permet à la France de découvrir l’art romantique allemand.Mais Nerval a aussi fait œuvre de poète ! À la fin des années 1820 et, parextension, au début des années 1830, il écrit notamment cinq recueils de poésieengagée dont l’un porte un titre très révélateur de sa démarche : Nos adieux à la Chambre des Députés ou« allez-vous-en, vieux mandataires ». Ces cinq recueils n’ont pasmarqué l’histoire littéraire et cela peut se comprendre du fait que,s’attaquant à des éléments politiques ponctuels, ils ont mal vieilli – lesgens, la situation auxquels ils font référence ne résonnent plus en nousaujourd’hui. Mais Gérard de Nerval a aussi composé deux autres recueils etceux-ci ne sont pas politiques ; au contraire, ils rejoignent l’attitudelyrique qu’on trouve habituellement chez les romantiques.

 

            La forme des poèmes n’est pasrégulière (elle ne correspond pas à une forme classique réglementée), ainsinous préciserons pour chacun d’eux quelle est la composition technique.

            « Nobles et Valets » :alexandrins en rimes embrassées, trois quatrains ; Nerval fait l’éloge desnobles superbes qu’on ne trouve plus que dans le passé et dans la fiction. Ilsuppose que si l’un d’eux ressuscitait au moment où il écrit, il seraitconsterné de voir comment sa descendance a dégénéré. Nerval semble regrette queces nobles superbes se soient acoquinés avec leurs valets. Le poème, en cesens, pourrait avoir une dimension réactionnaire – ce qui n’était pasparticulièrement original au XIXème siècle, puisque la France était bouleverséepar sa Révolution récente et que les élites intellectuelles étaient trèsméfiantes à l’égard du peuple. C’est la seule allusion politique qu’on peuttrouver dans le recueil. C’est comme si Nerval ouvrait son recueil par lapolitique pour mieux dire : « ce n’est plus de cela dont je veux vousparler ».

« Le Réveil en voiture » : alexandrins en rimes plates, trois quatrains ; le je du poème décrit le sentiment depuissance qu’il ressent alors qu’il est en voiture – l’éveil ici annoncé estaussi littéral (le poète effectivement se réveille pendant le poème) quemétaphorique (il nous apparaît à la fin que le réveil dont parle Nerval n’estpas tant un passage du sommeil à la veille qu’un passage de l’aveuglement à lalucidité – d’où le sentiment de puissance du narrateur qui semble dire« je suis puissant car je vois mieux que les autres »).

            « Le Relais » : alexandrins en rimes plates, trois quatrains ;Nerval décrit ses plaisirs de voyageur. Paradoxalement, ce qu’il aime dans levoyage, c’est les moments où l’on ne voyage pas, où l’on fait une pause. Ainsi,la fin de l’escale ici décrite est perçue comme négative.

            « Une allée du Luxembourg » : octosyllabes en rimescroisées, trois quatrains ; Nerval, avec plaisir, détaille les caractéristiquesd’une passante. Le ton, qui passe de la joie à la mélancolie, aurait puinspirer Les Passantes d’Antoine Pol, poème qu’on connaît mieux qu’Uneallée du Luxembourg aujourd’hui, grâce à sa mise en musique par GeorgesBrassens.

            « Notre-Dame de Paris » : alexandrins en rimes plates,deux sizains ; Nerval peint le monument avec superbe ; il lepersonnifie et laisse entendre que ce sera lui le grand vainqueur du tempspuisqu’il sera encore là quand nous serons tous morts – il nous enterrera tousdirions-nous familièrement. Nerval, naturellement, cite explicitement le romande Victor Hugo du même nom.

« Dans les bois ! »: octosyllabes en rimes croisées, trois quatrains ; Nervalcontemple la nature et s’attache à détailler la vie d’un oiseau au rythme dessaisons.

            « Le Coucher du soleil » : rimes embrassées, deux quatrainscomposés de trois alexandrins et d’un rejet en octosyllabe ; Nerval nousoffre ici – autre contemplation de la nature – une description exaltée ducoucher de soleil à travers les vitres des Tuileries.

            « Avril » : octosyllabes, deux sixains découpés en undistique en rimes plates, suivi d’un quatrain en rimes embrassées ;Nerval, pour clore cette petite série de poèmes contemplatifs, nous apprendqu’il préfère la pluie au soleil, la fin de l’automne à l’été. Il décrit,bienheureux, « Le printemps verdissant et rose / Comme une nymphe fraîcheéclose, / Qui, souriante, sort de l’eau. »

            « Fantaisie » : décasyllabes (mais quelques vers à onzesyllabes se cachent dans le poème) en rimes croisées, quatre quatrains ; cepoème est clairement le plus connu de Nerval, il est de toutes les anthologiespoétiques, de tous les manuels de français. On peut le comprendre : c’estune piécette parfaite. Tandis que Nerval nous parle de musique, il compose unpoème joliment musical, autant dans ses références que dans ses sonorités etson rythme. Le contenu, au-delà de cela, est le récit d’une rêverie, un retouren arrière vers la félicité passée, que la poésie permet, le temps d’un texte,de faire revivre. Le sens du poème n’est pas limpide, Nerval le sacrifiant unpeu au profit du style : c’est peut-être aussi en cela que le poème séduittoujours – puisqu’il est doucement hermétique, il permet de perpétuellesrelectures et interprétations.

            « La Grand’mère » : décasyllabes en rimes embrassées, quatrequatrains ; Nerval ne parvient pas à faire le deuil de sa grand-mère – malgréle temps qui passe, l’entourage qui oublie, le je du poème, lui, reste accablé par la souffrance de la perte.

            « La Cousine » : alexandrins en rimes plates, troisquatrains ; le poète fait le récit d’une douce promenade bucolique avec sacousine.

            « Pensée de Byron » (sous-titré « Élégie ») : octosyllabes enrimes croisées, quarante vers (c’est clairement le poème le plus long durecueil) ; dans ce long poème, Nerval décrit – comme il l’avait fait dansune moindre mesure avec « Le Réveil en voiture » – le passage del’aveuglement à la lucidité. Pensée de Byron en somme est le moment d’une prisede conscience. Le constat final est que l’amour et la gloire, pour des raisonsdifférentes, ne sont pas souhaitables.

            « Gaieté » : octosyllabes, quatre sixains découpés en undistique en rimes plates ; Nerval fait l’éloge d’un vin modeste, qui luiprocure plus de plaisir que les vins réputés.

            « Politique » : sept quatrains en rimes plates, composés detrois hexasyllabes et d’un rejet sous la forme d’un tétrasyllabe ; si letitre du poème laisse penser qu’on va avoir affaire à une sorte de pamphletpour telle ou telle amélioration ou contre telle ou telle idée, Nerval en faitne fait que prendre le point de vue d’un prisonnier, qu’on suppose condamné àmort, et qui réclame de voir du vert avant l’hiver. Est-ce une manière de sepositionner dans le débat naissant sur les conditions carcérales et la peine demort ?

            « Les Papillons » : vers libres (à la manière de LaFontaine, il change tout le temps de nombre de syllabes) en rimes croisées, troisparties de tailles inégales ; Nerval se replonge dans la  contemplation de la nature et fait un largeinventaire des différents papillons qui passent sous ses yeux. L’inventaire estprécis et dénote une réelle connaissance du sujet. Le poème se clôt, de manièreassez surprenante, sur l’évocation d’une déception amoureuse.

            « Le Point noir » : alexandrins en AAB CCB DDE FFE,quatre tercets ; le point noir qui donne son nom au poème est celui que leje du poème a dans l’œil car savision a été brûlée par une contemplation prolongée du soleil. Il est trèsprobable que ce soit une métaphore de l’artiste en général.

            « Ni bonjour ni bonsoir » : c’est le plus surprenantdans sa forme, il est composé d’un vers grec puis d’un distique puis d’un versgrec puis à nouveau d’un distique (les deux distiques riment entre eux en rimescroisées) ; Nerval montre que la journée est cyclique et que l’aurore etle crépuscule se confondent.

            « Les Cydalises » : hexasyllabes en rimes croisées,quatre quatrains ; Nerval pleure les dames perdues, derrière lesquelles onimagine facilement les muses, et c’est une manière élégante de conclure cerecueil.

           

            La lecture des Odelettes deGérard de Nerval, très agréable et très rapide, pourrait donner l’impressionqu’on a affaire à une œuvre mineure. Ces Odelettes sont légères, aumieux joyeuses, au pire mélancoliques (la mélancolie est le bonheur destristes, disait Hugo), et on pourrait croire, puisque le temps a tendance àfavoriser les œuvres graves, que le recueil n’a pas grande valeur. Il faut contestercela : l’étude attentive du recueil montre qu’il est aussi puissant etévocateur que Les Fleurs du malou Les Contemplations.

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