Vendredi ou la vie sauvage

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Résumé

C'est au soir du 29 septembre 1759 qu'une tempête jette la galiote La Virginie sur la côte d'une petite île de l'océan Pacifique au large de l'Amérique du Sud. En un instant, le pont est balayé par de monstrueuses vagues qui emportent l'équipage. Au matin, un passager reprend connaissance, allongé sur le sable ; il se nomme Robinson Crusoé, c'est un Anglais, et il est le seul survivant. Là-bas, drossée sur les récifs, il voit l'épave du petit navire. Autour de lui, il découvre une falaise rocheuse, une luxuriante forêt et nulle trace d'habitation. Robinson explore ce qui va devenir son domaine ; il ne croise aucun être humain. Les chèvres qui peuplent l'île n'ont pas peur de lui, ce qui indique qu'elles ne craignent pas l'homme, et donc qu’elles n'en ont jamais vu. Robinson tue facilement un bouc, dont il va se nourrir quelques jours durant, le temps d'aller chercher des provisions et du matériel sur l'épave. Il s'installe sur l'île, provisoirement pense-t-il : il compte bien s'échapper de sa prison à ciel ouvert et entame la construction d'un bateau qu'il baptise L’Évasion. Des jours durant, il travaille d'arrache-pied, et ce n'est que lorsqu'il l’a terminé qu'il réalise son erreur : il a construit le navire trop loin de la grève, et il s’avère trop lourd pour être tiré jusqu'à l'océan. Désespéré, Robinson entre dans une période d'apathie, abandonne toute idée de travail et, pour fuir la chaleur, décide d'imiter les pécaris qui s'abritent dans la boue d'un marécage. Il immerge ainsi tout son corps dans une souille nauséabonde de laquelle s'exhalent des vapeurs méphitiques. Bientôt, Robinson est la proie d'hallucinations, et il s'en faut d'un rien qu'il ne bascule dans la folie. Par un effort de volonté, il s'arrache aux visions issues des senteurs toxiques du marais et décide de s'installer pour de bon sur l'île, qu'il a baptisée Speranza.

Robinson explore le territoire de façon méthodique. Dans une vaste grotte, il installe les biens qu'il a tirés de l'épave : outils, vêtements, bijoux de fantaisie, pièces de monnaie, quelques fusils, et une grande quantité de poudre à canon qu'il entrepose dans les profondeurs de la caverne. Il aussi rapporté des livres : les pages ont été lavées par l'eau salée, et Robinson décide de les remplir en tenant son journal, se servant d'une encre qu'il fabrique lui-même. Il domestique les chèvres, qu'il enferme dans un enclos, plante du blé, du riz, de l'orge, fabrique une clepsydre, marque chaque jour qui passe, travaille sans cesse sauf le dimanche, et organise son emploi du temps. Bref, pour échapper à la tentation de plonger à nouveau dans les mortelles délices du marécage, il s'occupe à civiliser Speranza. Il rédige des lois, des règlements, et se donne même des titres. Un compagnon l’a rejoint : Tenn, le chien de La Virginie, qui a survécu lui aussi.

Un jour, trois pirogues font leur apparition. À leur bord, quarante Araucans, des indigènes de la côte du Chili, de redoutables guerriers. Ils sont venus s'approvisionner en eau et procéder à un sacrifice humain : ils massacrent ainsi l'un d'entre eux et brûlent son corps dans un brasier sur la plage. Robinson se garde bien de se montrer. À la suite de cette visite, il déclare l'île place fortifiée, construit un rempart à même de protéger la caverne et pose des pièges. Bref, Robinson a civilisé Speranza, du moins selon les critères de l'Angleterre du XVIIIe siècle. Cependant, la compagnie humaine lui manque cruellement. Quand il se décide à explorer la caverne jusqu'au bout, il découvre un réduit, une sorte de poche dans le rocher, et il prend l'habitude d'aller s'y réfugier quand la tristesse le submerge. Là, lové en position fœtale, il s'endort, perdant toute notion du temps. Puis vient le jour où les pirogues reviennent : les Araucans procèdent à un premier sacrifice ; ils s'apprêtent à renouveler l'opération mais la victime parvient à s'échapper et fonce droit vers l'endroit d'où Robinson observe la scène. Tenn éclate en aboiement furieux : Robinson va être découvert. D'un coup de fusil, il abat un poursuivant et les Araucans s'enfuient tandis que la victime se jette à ses pieds et se soumet à lui.

C'est un jeune homme robuste au rire éclatant, qui vit nu, libre et heureux. Cette nudité et cette absence de règles ne sauraient être tolérées alors Robinson entreprend de civiliser le sauvage, qu'il a baptisé Vendredi. Il en fait son serviteur, lui apprend l’anglais et le soumet à des règles très strictes. Si Vendredi commet une erreur, la sanction est immédiate et douloureuse, car les châtiments physiques font partie des règles sur Speranza. Inutile de dire que la justification de ces règles échappe totalement à Vendredi, qui ne comprend pas pourquoi il doit se vêtir, travailler six jours sur sept, cultiver du riz alors que les fruits poussent en abondance, ou recevoir un salaire et acheter ce qui est, lui paraît-il, superflu.

Les années passent. Un jour, la mélancolie frappe encore Robinson, qui se retire dans son refuge minéral secret. Il disparaît, et Vendredi se retrouve libre : plus de Robinson, donc plus de règles. Sans méchanceté, comme un enfant qui joue, il va détruire en quelques heures l’œuvre du naufragé : il libère les chèvres, couvre les cactus de vêtements et de bijoux et fait exploser la réserve de poudre, réduisant la forteresse à néant et tuant Tenn. Quand Robinson, commotionné, reprend connaissance, il ne reste rien, que Vendredi riant aux éclats. Une nouvelle vie commence alors, et c'est Vendredi qui en fixe les règles. Et de règles il n'y en a pas. On vit nu, la sieste remplace le travail systématique et obligatoire. On pêche quand le besoin s'en fait sentir, on fabrique les objets avec ce que la nature propose. Et même on joue, on rit. Vendredi se livre à sa passion, le tir à l'arc ; le but n'est pas de tuer ni d'atteindre une cible, mais de faire voler sa flèche le plus loin possible. Vendredi est un fils de l'air, qui va créer son chef-d’œuvre avec la dépouille du plus beau bouc de l'île. Une fois la bête tuée à l’issue d’un combat acharné, il en tanne la peau et conçoit un cerf-volant. Il fait de son crâne une harpe éolienne qui chante dans le vent et emplit l'air de beauté et de mélancolie. La poésie pure a succédé aux règles de la civilisation.

Mais un jour, un navire apparaît à l'horizon. C'est un vaisseau anglais, nous sommes le 22 décembre 1787 ; Robinson a fait naufrage plus de vingt-huit ans auparavant. L'équipage débarque et Robinson est horrifié de la façon dont se comportent les marins, qui brûlent, saccagent, se battent pour un rien, et maltraitent un petit mousse dont le dos est zébré de coups. La description de la traite des Noirs lui fait horreur. Le capitaine propose à Robinson de repartir avec eux, mais le naufragé décline l'offre. Sa place n'est plus parmi les « civilisés ». En Angleterre, il serait un vieil homme. Sur Speranza, il se sent si jeune ! Mais quand au matin le navire a disparu, Robinson a la douloureuse surprise de constater que Vendredi est parti avec le bateau : séduit par les belles voiles, le fils de l'air est tombé dans le piège. Que deviendra-t-il parmi les marins cruels ? Mais Robinson sèche vite ses larmes quand il découvre que le petit mousse s'est échappé et préfère vivre sur l’île plutôt que se trouver en butte aux mauvais traitements de l'équipage. Robinson le baptise Dimanche, jour des rires et des jeux. C'est au tour de Robinson d'enseigner la vie sauvage.

Présentation des personnages


Robinson

Robinson est le personnage principal de l’histoire. Parti d’Europe dans le cadre des échanges commerciaux entre l’Angleterre et le Chili, son bateau fait naufrage. Il se retrouve sur une île déserte, seul survivant de la catastrophe. Face à sa solitude, il sombre dans un premier temps dans le désespoir et le découragement. Se rendant compte qu’il risque de perdre la raison, il décide d’organiser son existence sur l’île qu’il baptise Speranza et dont il se proclame gouverneur.

 Il gère l’île comme un territoire civilisé et édicte des règles matérielles et spirituelles qu’il respecte scrupuleusement. Il se lance dans des travaux pour s’occuper, notamment un élevage de chèvres et des plantations.

Redoutant surtout de perdre la raison et de régresser jusqu'à la condition animale, Robinson édicte « la charte de Speranza ». Elle est composée de cinq articles, dont « parler tout haut » afin de ne pas perdre l’usage du langage. Robinson respecte ces règles à la lettre et n’a pour compagnon que le chien Tenn, jusqu’à ce qu’il sauve la vie d’un Indien dont il fait son serviteur et unique sujet.

Vendredi

Vendredi est un Indien que Robinson sauve d’un massacre et auquel il donne ce nom en souvenir du jour de leur rencontre. Vendredi, en retour, voue à Robinson une fidélité totale. Ce dernier le recueille donc et il fait de lui son serviteur. Il l’oblige également à respecter les règles qu’il a édictées pour lui-même dans la charte de Speranza.

Vendredi, par reconnaissance envers Robinson, fait des efforts, mais il n’est pas en harmonie avec cet ordre rigide. Son mode de vie libre a plutôt tendance à buter contre la charte stricte de Robinson.

Bien qu’il ne soit pas le personnage principal de l’histoire, ne survenant que dans la seconde partie, Vendredi est néanmoins le personnage qui fait évoluer les évènements en montrant à Robinson une autre manière de vivre.

Le fait que Tournier ait choisi son nom pour le titre est révélateur de son importance. Les changements que Robinson subit sont dus à Vendredi. Si dans la première partie, on retrouve les thèmes de la solitude et ses conséquences, avec l’arrivée de Vendredi, c’est celui de la rencontre avec une autre culture qui est abordé.

Dimanche

Le personnage de Dimanche n’apparaît qu’à la fin du livre. Il permet une fin heureuse malgré le départ de Vendredi avec l’équipage du Whitebird, qu’il quitte parce qu’il y est battu. Il a été baptisé ainsi non pas en souvenir du jour de sa rencontre avec Robinson comme ce fut le cas avec Vendredi, mais parce que dimanche est un jour de fête.

Le roman s’arrête alors que dimanche devient un habitant de l’île, et on imagine que le jeune garçon occupera la place de Vendredi en tant que compagnon de Robinson, et que ce dernier lui enseignera la vie sauvage.

L’équipage du Whitebird

Le Whitebird arrive à Speranza vingt-huit ans après Robinson. C’est un bateau marchand et négrier. Les hommes de l’équipage sont brutaux (ils battent le jeune mousse qui deviendra dimanche), ne respectent pas la nature et commettent plusieurs dégâts sur l’île. Ils sont par ailleurs convaincus d’être supérieurs aux peuples dits sauvages.

Vendredi est cependant émerveillé par le bateau qui lui fait penser à un grand cerf-volant. Robinson quant à lui craint de retrouver la civilisation dont il s’est séparé et décide de rester sur l’île.

 

Axes de lecture

La reprise des thèmes fondateurs du mythe de Robinson

Dans Vendredi ou la vie sauvage, Tournier procède à une réécriture de son roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, lui-même inspiré du roman de Daniel Defoe Robinson Crusoé. Ces récits basés sur une histoire vraie, celle d’un marin écossais, Alexandre Selkirk, qui a vécu seul sur une île déserte pendant quatre ans, présentent la même structure dans la narration et dans les péripéties. On y retrouve un homme européen (le héros) qui échoue sur une île déserte après le naufrage de son bateau. Dans une première phase, il doit surmonter son désespoir, puis il se lance dans la colonisation et la mise en valeur de l’île. À la fin, il noue des rapports avec un « sauvage », c’est-à-dire une personne d’une culture différente.

Ces similitudes dans les péripéties se retrouvent également dans les thèmes abordés car l’histoire de cet homme seul sur une île déserte est une réflexion sur la condition humaine. Tout d’abord, le thème de la solitude pose une question fondamentale : l’homme n’est-il qu’un être social ou peut-il s’épanouir dans l’isolement ? La lecture de Vendredi ou la vie sauvage fait ressortir un paradoxe : Robinson, pour ne pas sombrer dans la folie, édicte tout un ensemble de règles qu’il suit scrupuleusement. Or la loi est faite pour régir une société ; par ailleurs des sanctions sont prévues pour respecter ces lois, ce qui n’est pas envisageable pour une personne vivant seule sur un territoire. Avec Robinson, on a donc des lois, non pour une société, mais pour une personne isolée. Même si certaines de ces règles peuvent sembler puériles, il ne faut pas oublier que Robinson les a édictées parce qu’elles lui semblaient nécessaires pour ne pas perdre son humanité. La période la plus épanouie de l’aventure de Robinson est celle où il n’est plus seul. Par ailleurs malgré son apprentissage de la vie sauvage, lorsqu’il se rend compte du départ de Vendredi, Robinson cède à nouveau au désespoir. La thèse défendue semble être celle d’un être humain profondément social, qui supporte mal la solitude et tout ce qui l’éloigne totalement de la civilisation ou tout du moins d’une société.

On retrouve aussi le thème du héros civilisateur. Si dans une première phase Robinson cède au découragement, il se reprend et décide de mettre en valeur l’île. Il la colonise, lui donne un nom très symbolique : Speranza (Espérance). Le travail lui permet de s’occuper et d’oublier sa solitude. Il crée des plantations, un élevage de chèvres, et même quand Vendredi le rejoint, il s’efforce de le « civiliser », du moins le croit-il, car il vaudrait mieux dire de lui inculquer ses propres valeurs, puisque Vendredi est lui aussi déjà civilisé à sa façon, il a sa propre culture, ses us et coutumes.

C’est là que réside la différence essentielle entre le Robinson de Defoe et celui de Tournier. Alors que chez Defoe, on a une relation maître-esclave jusqu’à la fin du récit, chez Tournier, cette relation évolue pour devenir une relation égalitaire et amicale. À la fin du roman, Robinson devient l’élève de Vendredi qui lui apprend son mode de vie. Ainsi quand Robinson a la possibilité de retrouver le monde civilisé, il refuse de partir avec le Whitebird car il se sent plus heureux et satisfait de sa vie simple.

La question de la civilisation

Robinson échoue sur l’île en 1759. La société européenne dont il est issu est une société capitaliste et esclavagiste. Cela se perçoit dans l’attitude de Robinson car dans son exploitation de l’île, il va jusqu’à réaliser des excédents de production, ce qui lui vaut une invasion de rats. D’autre part, il instaure une relation de maître-esclave avec Vendredi et souhaite lui inculquer « sa civilisation ». Cependant cette relation évolue au fil de l’histoire.

Par conséquent, on peut affirmer que cet ouvrage est d’un côté un roman d’apprentissage car après son naufrage Robinson doit surmonter sa solitude et faire face à la nature hostile. Il échoue dans sa volonté d’imposer son mode de vie à l’île et à Vendredi, et c’est ce dernier qui finalement lui apprend comment vivre heureux dans la nature. D’un autre côté c’est un roman contre l’esclavage car l’Européen comprend que son mode de vie n’est pas supérieur à celui dudit sauvage et que ce dernier peut lui enseigner une autre manière de vivre. À la fin du roman, on remarque que la tristesse a gagné Robinson en s’apercevant que Vendredi a quitté l’île ; il pense se retrouver à nouveau seul. De plus, il craint que Vendredi ne soit traité comme un esclave, signe du changement radical qu’il a subi, qui le distingue désormais du commun des Européens.

Un roman pour la jeunesse

Vendredi ou la vie sauvage est une version simplifiée de Vendredi ou les limbes du Pacifique. Ce dernier est un récit philosophique tandis que Vendredi ou la vie sauvage est un roman d’aventures et d’initiation au secret de la nature et au mode de vie solitaire.

Le roman est écrit dans un style simple et accessible ; il est devenu dès sa publication un classique étudié dans les collèges. Cette accessibilité est d’autant plus remarquable que les thèmes développés dépassent le simple cadre de l’aventure.

Ce roman est donc accessible à un public jeune, mais également aux enfants, même si Tournier dit lui-même que ce n’est pas d’abord à ce lectorat qu’il pense – « Je n'écris pas pour les enfants, j'écris avec un idéal de brièveté, de limpidité et de proximité du concret » – mais qu’il représente une catégorie de lecteurs aux exigences spécifiques qui vient sanctionner une certaine maîtrise de l’écriture.

Biographie de Michel Tournier

Michel Tournier est un écrivain français né en 1924 à Paris dans une famille aisée ; ses deux parents sont germanistes et son père travaille dans le domaine de la musique. Formé dans des établissements privés religieux où il ne brille pas, sa jeunesse est donc marquée par la culture allemande, qui nourrira son œuvre, mais aussi la musique et le catholicisme. Alors qu’il passe ses vacances à Fribourg-en-Brisgau, il assiste à la montée du nazisme. Élève au lycée Pasteur à Neuilly-sur-Seine, il découvre la philosophie à travers les cours de Maurice de Gandillac (1906-2006) et les œuvres de Gaston Bachelard. Après avoir échoué au concours d’entrée de l’École normale supérieure il étudie la philosophie à la Sorbonne puis à l’université de Tübingen (Bade-Wurtemberg) en Allemagne. Après son retour en France en 1949 et un second échec à l’agrégation de philosophie, il renonce à une carrière d’enseignant et devient traducteur pour Plon, dont il deviendra directeur du service littéraire en 1958, et collabore à des émissions culturelles avec l’ORTF et Europe 1 où il commence en tant que rédacteur publicitaire en 1954. Il continue en parallèle ses lectures philosophiques et développe le projet d’écrire un roman populaire fondé sur un sujet hautement philosophique.

La carrière littéraire de Michel Tournier ne commence qu’en 1967 à quarante-trois ans quand il publie Vendredi ou les Limbes du Pacifique, adaptation du Robin Crusoé de Daniel Defoe sous la forme d’un conte philosophique qui lui vaut le grand prix de l’Académie française. Tournier se focalise d’abord sur la volonté de Robinson de civiliser l’île où il a fait naufrage, qu’il a baptisée Speranza et dont il s’est proclamé gouverneur, imaginant tout un système de lois et de sanctions, reproduisant la civilisation pyramidale, violente qu’il avait connue en Angleterre. Parallèlement l’homme vit des périodes de réconciliation avec la nature, connaît la tentation de l’animalité, mais c’est avec Vendredi, un sauvage qu’il recueille et qu’il fait son esclave qu’il va réellement remettre en question la civilisation à laquelle il était habitué, et reprendre contact avec les éléments naturels.

L’importance du nouvel écrivain, né sur le tard et « par compensation » comme il le dit, ne se dément pas avec son deuxième roman, qui remporte le prix Goncourt à l’unanimité. Michel Tournier siègera d’ailleurs à l’académie Goncourt dès 1972 et entrera au comité de lecture des éditions Gallimard. Le Roi des Aulnes, dont le titre est tiré d’un poème célèbre de Gœthe, raconte l’histoire d’Abel Tiffauges, un mécanicien marginal d’un physique imposant, persuadé qu’un destin exceptionnel lui est promis, découvrant chez lui une perversion qu’il appelle « phorie » : il aime en effet, tel saint Christophe ou une mère, simplement porter un enfant. Il recherche ainsi la compagnie des écoliers et manque d’être emprisonné quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Fait prisonnier dans un stalag de Prusse-Orientale, il jouit d’une certaine liberté et cumulera plusieurs expériences : il assiste Göring, grand veneur du Reich, dans ses tueries de cerfs, puis il travaille dans une napola dont il deviendra maître, une école d’élite des SS où il peut se laisser aller à sa passion des enfants en devenant « l’ogre de Kaltenborn », recrutant les jeunes garçons de la région. La rencontre d’Ephraïm, jeune juif rescapé des camps, lui fait comprendre qu’il n’est pas forcément voué à rester du côté des nazis et du Mal. Tournier réemploie ainsi le thème légendaire du monstre ravisseur d’enfants, dont le parcours est mêlé à l’histoire allemande et se fait synonyme de la quête d’un hypothétique salut. L’œuvre, dont l’intertexte est nombreux, est ainsi parcouru d’analogies, de symboles et de métaphores.

En 1971, paraît Vendredi ou la Vie sauvage, une adaptation pour les enfants de Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui leur donne accès aux même réflexions philosophiques à travers une histoire plus abordable. En 1975 Les Météores entreprennent le thème de la gémellité et réinterprètent le mythe de Castor et Pollux à travers les relations complexes voire incestueuses de Jean et Paul, deux frères jumeaux qui semblent ne former qu’un couple qu'on appelle Jean-Paul. Alors que Paul fait primer leur gémellité sur tout, accusant les « sans-pareil » d’avoir dévoré leur jumeau dans le ventre de leur mère, Jean de son côté étouffe dans cette relation et tente de se marier, sans y parvenir, empêché par son frère. C’est le point de départ d’un voyage initiatique à travers le monde pour les deux frères, dont le récit, à nouveau, foisonne de symboles. En 1978, Michel Tournier réunit dans Le Coq de Bruyère plusieurs contes ayant à nouveau pour sujets des mythes – le Père Noël, l’ogre du Petit Poucet –, ou des éléments du quotidien comme un appareil photo ou un citron, derrière lesquels l’auteur, qui se fait encore plus explicitement métaphysicien, tente de débusquer des « vérités », et de les exhiber dans leur nudité, de les faire danser au fil d’histoires. L’œuvre, qui apparaît iconoclaste, alterne des épisodes comiques et tragiques.

Dans Gaspard, Melchior et Balthazar en 1980, Michel Tournier travestit un nouveau mythe. Il brode toute une histoire autour des quelques lignes faisant référence aux rois mages dans le Nouveau Testament, les imaginant rois ayant chacun vécu une catastrophe, et leur adjoignant un quatrième comparse, Taor, prince de Mangalore, ayant manqué le rendez-vous de Bethléem, parti en quête de la recette du rahat loukoum à la pistache, et qui devient sous la plume de l’auteur, à la fois violente et naïve, un des premiers martyrs de la chrétienté. À nouveau l’auteur adaptera son livre pour les enfants en 1983 sous le titre Les Rois Mages. Dans La Goutte d’or en 1985 Michel Tournier imagine le personnage d’Idriss, un berger saharien qui part en quête d’une vie plus facile à Paris, ainsi que de la photographie qu’une jeune femme blonde venue jusqu'à son oasis a prise de lui. Le jeune homme pense que son image lui a été volée par celle qui lui avait promis de la lui envoyer, et il découvre au gré d’un voyage initiatique la culture de l’image de l’Europe contemporaine, opposée à celle du signe de la civilisation arabo-musulmane.

 

Michel Tournier s’est décrit lui-même comme « un contrebandier de la philosophie » ; c'est-à-dire qu’il a pour dessein de faire passer les idées de Platon, Aristote, Spinoza ou Kant dans des histoires et des contes qu’il destine au plus large public possible. Il tient donc à exposer de la façon la plus simple possible des concepts ou des systèmes philosophiques d’abord complexe. À l’époque du nouveau roman, sa prose apparaît moulée sur une tradition classique. Ses œuvres les plus réussies sont selon lui celles qui parlent le mieux aux enfants, même s’il se défend d’être un auteur pour la jeunesse. Il a donc développé son style d’écriture vers un idéal de clarté, de brièveté et de proximité avec le concret. Il ne cherche pas pour autant à écrire des romans à thèse et tient à ce que ce soit le lecteur qui soit l’auteur des leçons à en tirer.

Dans ce dessein Michel Tournier a pour méthode principale le détournement, la subversion humoristique des mythes, ponts entre la philosophie et le roman, mythes dont il n’hésite pas à inverser le sens moral et métaphysique. Il insère ces mythes transformés dans des histoires au réalisme méticuleux qui n’excluent pas la création de mondes imaginaires, et qui posent des questions sur la civilisation, la nature, des dilemmes moraux, le rapport à l’autre et à soi, en exploitant souvent le thème du double, de l’androgyne.

Parmi ses influences, Michel Tournier site son livre fétiche, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson de Selma Lagerlöf du côté des livres pour enfants, et l’Éthique de Spinoza du côté du savoir philosophique. Il cite également Perrault, la comtesse de Ségur, Flaubert et ses Trois contes, qu’il considère comme un sommet de la littérature. La littérature allemande, à travers l’influence de ses parents, a bien sûr beaucoup imprégné son œuvre, notamment celle de Günter Grass. À sa suite il tente de révéler le visage monstrueux et absurde de l’Histoire derrière toute tentative de discours rationaliste. Comme Rabelais, Cervantès ou Céline, il s’inscrit dans la tradition d’une « authenticité par le grotesque » selon l’expression qu’il utilise pour parler du Tambour de Grass. Les œuvres de Michel Tournier sont pétries de références et l’on peut y retrouver un intertexte nombreux, qui ne l’empêche pas pour autant d’être un écrivain populaire traduit dans une quarantaine de pays, en même temps qu’il est étudié au collège comme à l’université.

Michel Tournier a également publié des essais, notamment Le Vent Paraclet en 1978, où il mêle des éléments autobiographiques à une réflexion littéraire et philosophique propre à éclairer son œuvre. Passionné de photographie, il a animé une émission télévisée consacrée à cet art, Chambre noire, et a créé avec Lucien Clergue en 1968 les célèbres Rencontres photographiques d’Arles. Retiré des cercles littéraires parisiens, Michel Tournier a élu domicile dès 1957 dans un ancien presbytère de la vallée de Chevreuse, au sud-ouest de paris. Il est cependant souvent sorti de son isolement pour rencontrer ses lecteurs, notamment des collégiens.

 

 

« Si on définit l'intelligence comme la faculté d'apprendre des choses nouvelles, de trouver des solutions à des problèmes se présentant pour la première fois, qui donc est plus intelligent que l'enfant ? »

 

« Je sais maintenant pourquoi le pouvoir absolu du tyran finit toujours par le rendre absolument fou. C'est parce qu'il ne sait qu'en faire. Rien de plus cruel que ce déséquilibre entre un pouvoir-faire infini et un savoir-faire limité. À moins que le destin ne fasse éclater les limites d'une imagination indigente, et ne viole une volonté vacillante. »

 

« L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté.

La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. »

 

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970

 

« Tous les couples ont entre eux cette sorte de réserve tacite et sacrée. Si l'un des deux brise le silence, il rompt quelque chose, irrémédiablement. »

 

Michel Tournier, Les Météores, 1975

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