Barthes - sur racine

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  • Publié le : 13 décembre 2010
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ROLAND BARTHES
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SUR RACINE

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Avant-propos

L’auteur français qui est le plus lié à l’idée d’une transparence classique est le seul qui ait réussi à faire converger sur lui tous les langages nouveaux du siècle.
Transparence : valeur ambigüe.Elle est à la fois ce dont il n’y a rien à dire et ce dont il y a le plus à dire.
La littérature est à la fois sens posé et sens déçu, et selon cette définition Racine est le plus grand écrivain français ; art inégalé de la disponibilité, qui lui permet de se maintenir éternellement dans le champ de n’importe quel langage critique.
L’écrivain interroge sous le couvert d’affirmer ; le critiquerépond sous couvert d’interroger.
Allusion et assertion, silence de l’œuvre qui parle et parole de l’homme qui écoute, tel est le souffle infini de la littérature dans le monde et dans l’histoire. Racine a honoré parfaitement le principe allusif de l’œuvre littéraire, et engage le critique à jouer pleinement son rôle assertif.

I. L’homme racinien
1. La structure

Les trois Méditerranéesde Racine : l’antique, la juive, la byzantine. Mais poétiquement, un seul espace, complexe d’eau, de poussière et de feu.
Les grands lieux tragiques : des terres arides, resserrées entre la mer et le désert, ombre et soleil portés à l’état d’absolu.
La tragédie racinienne s’accorde à la petitesse violente de la Grèce, aux lieux que Racine n’avait jamais vus (Thèbes, Buthrot, Trézène). Phèdre semeurt à Trézène qui est un tertre aride, fortifié. Vie dans l’ombre, ombre qui est à la fois repos, secret, échange et faute ; le soleil est un fait extérieur, net et pur, dépeuplé.
L’habitat racinien ne connaît qu’un seul rêve de fuite (voir Iphigénie, tout un peuple reste prisonnier de la tragédie parce que le vent ne se lève pas).

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La ChambreRapport particulier de la maison et de son extérieur ; conformément à la règle, la scène est unique, mais il y a 3 lieux tragiques.

* La Chambre : reste de l’antre mythique, lieu invisible et redoutable où la puissance est tapie ; cet antre a un substitut fréquent qui est l’exil du roi (on ne sait jamais s’il est vivant ou mort – Amurat, Mithridate, Thésée). La Chambre est à la fois lelogement du Pouvoir et son essence. Le Pouvoir n’est qu’un secret, sa forme épuise sa fonction, il tue d’être invisible (voir Bajazet, muets, silence et inertie terrible du Pouvoir caché).

* L’Anti-Chambre : espace éternel de toutes sujétions ; c’est là qu’on attend. Milieu de transmission : elle participe à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, du Pouvoir et de l’Evènement, du caché etde l’entendu. Entre le monde (lieu de l’action) et la Chambre (lieu du silence), elle est l’espace du langage : l’homme tragique y parle ses raisons.
La scène tragique n’est donc pas proprement secrète : lieu aveugle, passage anxieux du secret à l’effusion, de la peur immédiate à la peur parlée. L’Anti-Chambre est piège flairé, c’est pourquoi le personnage tragique y est très mobile.

* Entrela Chambre et l’Anti-Chambre : la Porte. La franchir est une tentation et une transgression ; elle a un substitut actif, requis lorsque le Pouvoir veut épier l’Anti-Chambre ou paralyser le personnage qui s’y trouve. C’est le Voile, ou Mur qui écoute (Britannicus, Esther, Athalie) ; la paupière, symbole du Regard masqué. L’Anti-Chambre est alors un lieu-objet cerné de tous côtés par unespace-sujet ; la scène racinienne est donc doublement spectacle, aux yeux de l’invisible et aux yeux du spectateur (voir le Sérail de Bajazet).

* L’Extérieur : aucune transition de l’Anti-Chambre à l’Extérieur, ils sont collés aussi immédiatement que la Chambre et l’Anti-Chambre. Contiguïté exprimée par la nature linéaire de l’enceinte tragique : les murs plongent dans la mer, les escaliers donnent...
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