De ca je me console

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  • Publié le : 11 décembre 2011
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Premier chapitre de De ça je me console, de Lola Lafon

"Alors tout a commencé à me faire horreur, tout, les passants, les trottoirs d'école primaire, et les phrases légères de ceux dont j'observais le corps oxygéné et triomphant : ma génération qui restait vaseusement jeune jeune jeune.
Ils disaient « tranquille » « à la cool », ils disaient ciao ciao en votant à gauche, achetaient auxépiciers arabes des poignées de bonbons verts en plastique, ils s'exclamaient « je prends aussi les nounours, monsieur » et leur rire transpirait la certitude très juste qu'ils avaient d'être en train de crever quand même. Ma génération remplissait consciencieusement les papiers des impôts et avalait calmement les codes-barres et des brunches. Puis elle rotait de la tequila le week-end et se réveillaittard.
J'étais entourée de Presque Morts affolés d'être encore vivants et ils s'employaient à amenuiser cette sensation qui les tenaillait.
J'avais moi-même des accès de mort comme des évanouissements à mon état de vie.
Je n'allais quand même pas vieillir avec eux. J'étais en train de vieillir avec eux.
Je revenais d'une fuite immense, en vérité je m'étais soustraite à ce qu'on me présentaitcomme la vraie vie. J'étais allée chercher la Nuit, j'avais dérivé et traversé la terre. J'allais à tâtons, trouvais des extraits d'étincelles inoubliables, des choses vraiment bien.
Alors il fallait les noter, Ne Pas Oublier.
Les Presque Morts, eux, parlaient fort de leur capacité de mémoire en cultivant l'oubli et le divertissement. Et ils faisaient une farandole obligatoire, ma génération metendait la main, m'attrapait, leurs mouvements me donnaient la nausée.
Ils tournaient consciencieusement, le visage anxieux, pressés de lâcher le plus vite possible ces mains qu'ils tenaient, quitter le cercle pour un strapontin, une chaise, une banquette, le fauteuil, une place.
Quelques mois auparavant, des enfants sans siècle qui brûlaient de tout brûler avaient encerclé la ville de fumées. Deces émeutes qui ne faiblissaient toujours pas, on ne percevait maintenant plus rien loin des portes surveillées de la ville, le silence avait repris son cours.
De grands cars bleu marine roulaient lentement dans la journée, puis se garaient dans les quartiers « à risque ». Là, la Police française reprenait cette vieille conversation l'air de rien, de rafles en vérifications d'identité au faciès.Des enfants restaient cachés sous les tables dans les écoles, les yeux fermés ils apprenaient à ne pas donner leur vrai nom.
On commençait à mourir dans la ville et certains se tenaient à genoux, la main offerte aux passants rapides, voyant dans cette posture la seule façon de se démarquer des autres, allongés dans leurs sacs de couchage au pied des feux rouges, verts.
Le dimanche matin, dans despetites rues coudées aux balcons désordonnés de plantes rares et de fleurs, des files d'attente de près de cent mètres encadraient certaines boulangeries. Les couples de ma génération étaient patients, ils savaient ce qu'ils voulaient. C'est que ce pain, on en avait parlé dans Elle, c'était le meilleur du quartier.
Et comme ça, juste comme on met un pas devant l'autre, les trottoirs et ceux quiy circulaient se sont chargés d'une violence qui m'a regardée attendre. Qu'il se passe quelque chose. Il fallait qu'il se passe quelque chose.
Bien sûr, je me doutais qu'à l'intérieur des Presque Morts on trouverait parfois un vivant. Je les sentais les présences contraintes et muettes. Mais si peu se montraient. Où étaient-ils réunis, comment les reconnaître ? J'étais après tout, moi aussi,anonyme dans mon dégoût, cachée sous une Presque Morte, comme eux. On se frôlait sans se chercher.
Pour beaucoup, je suis disparue depuis presque trois ans. Moi, je vois ça comme une soustraction, une soustraction volontaire, voilà.
Et aujourd'hui je suis dans un état précaire, momentané.
Précaire vient de prière il paraît, c'est toi qui me l'as appris. Mais ce n'est pas à genoux que je me...
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