Educ' blues

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  • Publié le : 29 décembre 2010
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Aujourd'hui : séquence émotion ! Prévoir un kleenex, au cas où …

J'ai mis du temps à me souvenir de son nom …
Je pensais l'avoir oubliée pour toujours. Enfouie dans une vie antérieure. Et puis voilà, on va fouiller dans ses vieux souvenirs d'éduc, pour déconner et v'là que le bon gros passé, au 1er degré, tape l'incrust', en invité impromptu …

C'était au Foyer pour Adultes HandicapésMentaux de V…, tout au bout du RER, où je venais faire un stage, gratos, un an avant mon entrée à l'école d'éduc. Mon premier vrai contact avec le terrain, motivé à mort à l'idée d'enfin exercer le boulot dont je rêvais depuis que, presque encore gamin, j'avais vu le reportage de Lainé et Karlin sur Bettelheim.

Chantal. Elle s'appelait Chantal. Et ça lui allait comme un gant. Un physique de bonnegrosse fermière, la robe à fleurs qui va avec, l'armoire normande en chêne massif dans la chambre, et les sous-vêtements du même métal, la culotte-gaine et le soutien-gorge d'un autre temps, utilitaire. Oh, pour une fois, n'y voyez rien de libidineux. Mais elle était très lente, lente à déplacer son énorme carcasse, lente à se décider à quitter l'endroit où elle était, surtout si c'était sa chambre.Alors quand tout le monde piaillait dans le minibus, pour partir à la piscine ou au jardin, et qu'on attendait, encore, Chantal, on montait à sa chambre, on frappait à la porte, par principe, par acquis de conscience, elle n'ouvrait jamais, et on entrait voir où elle en était. Parfois elle était presque prête, parfois elle était en sous-vêtement parce qu'il lui avait paru indispensable de changerde robe à fleurs entre le repas et le cours de percus mais ça lui prenait des heures, souvent elle était prête, mais elle voulait qu'on vienne la chercher.

Quand je suis arrivé au foyer, je l'ai vite repérée, la Chantal. Elle m'a accueilli par sa redoutable arme de défense : d'une main elle se faisait deux grandes dents, comme des crocs digitaux, de l'autre elle se battait les flancs, le touten imitant le chat qui "crachent" quand il va attaquer. A dire vrai, c'était pas très efficace mais ça frappait les esprits. J'ai oublié de vous dire : Chantal, c'était presque 60 ans d'autisme dans un quintal de robustesse. Ce quintal massif était d'ailleurs, sans qu'elle en ait conscience, son arme ultime. Quand, baissant la tête, elle fonçait vers sa chambre parce qu'elle avait décidé que ç'aavait assez duré, elle pouvait envoyer valdinguer le plus costaud des éducs sans même s'en rendre compte. Heureusement qu'elle était plus tête de mule que colérique, si elle avait piqué une crise, je crois que toute l'équipe n'aurait pas suffit à la maîtriser.

Moi, ça m'avait bien plus, ses crocs de défenses, j'avais trouvé ça plutôt créatif. Et ça ne m'avait pas gêné. C'est ce que j'aime, chezles personnes autistes : elles sont farouchement farouches, leur, je ne dis pas confiance, ça n'aurait pas beaucoup de sens, mais votre acceptation dans leur monde clos, ça se mérite, c'est pas donné à tout le monde.

Chantal, elle faisait presque partie des meubles, on y faisait plus trop gaffe. Oh, non pas que l'équipe faisait mal son boulot, elle avait comme tout à chacun son cours depeinture, son cours de poterie (qu'elle adorait), sa séance de piscine hebdomadaires. Et personne, jamais, ne l'a oublié dans sa chambre, même quand elle s'y planquait. Mais je remarquais que dans ces entre-deux, entre le retour du groupe théâtre et le départ du groupe poterie, entre le retour du C.A.T et le goûter qui n'était pas prêt, entre la fin du film à la télé et le coucher, quand les éducsdéconnent un peu avec les résidents, elle restait toujours assise sur sa chaise, seule. D'autres résidents appelaient l'attention. Les éducs faisaient leur boulot, avec elle comme avec les autres, rien à dire, mais elle n'intéressait plus vraiment. Elle avait déçu …

Le directeur de l'établissement la connaissait depuis une éternité. En fait, il avait bossé, déjà, avec elle du temps lointain où il...
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