Germinal incipit 2

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 50 (12338 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 26 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Les plaintes de M. de Clèves

M. de Clèves se trouvait heureux sans être néanmoins entièrement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de Mlle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la reconnaissance et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire paraître sans choquer son extrêmemodestie. Il ne se passait guère de jours qu'il ne lui en fît ses plaintes.
- Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en vous épousant ? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez pour moi qu'une sorte de bonté qui ne me peut satisfaire; vous n'avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d'unattachement qui ne serait fondé que sur les avantages de votre fortune et non pas sur les charmes de votre personne.
- Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage.
- Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparencesdont je serais content s'il y avait quelque chose au-delà; mais, au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre cœur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.
- Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant que vous nesauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.
- Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il; c'est un sentiment de modestie et non pas un mouvement de votre cœur, et je n'en tire que l'avantage que j'en dois tirer.
Mlle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions étaient au-dessus de ses connaissances. M. de Clèves ne voyait que trop combien elle était éloignéed'avoir pour lui des sentiments qui le pouvaient satisfaire puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les entendait pas.

La Princesse de Clèves , pp. 149-150 [1].

Ce dialogue entre Mlle de Chartres et M. de Clèves se situe à un moment qui semble correspondre à une pause, à un temps mort dans l'action du roman. Il a lieu, en effet, dans les semaines qui précédent le mariage de Mlle deChartres et de M. de Clèves, et alors que tous les problèmes sont réglés et que l'on n'attend plus que la cérémonie, puisque le contrat a été signé, que le roi a été informé et ne s'y est pas opposé, et que la nouvelle a été rendue publique, comme Mme de Lafayette nous l'a appris dans la phrase qui précède notre extrait : « Les articles furent conclus, on parla au roi, et ce mariage fut su de toutle monde [2] ». Ce dialogue, que Mme de Lafayette va nous présenter comme un des échantillons des dialogues quasi quotidiens qui ont lieu entre les deux jeunes gens, est destiné à faire le point d'une manière aussi précise que possible sur leurs sentiments respectifs à la veille de leur mariage [3]. Si M. de Clèves s'apprête à faire un mariage d'amour, il en va tout autrement pour Mlle deChartres qui ne fera, elle, qu'un mariage de raison. M. de Clèves le sent fort bien, et cela altère profondément la joie que lui donne le fait de pouvoir enfin épouser celle qu'il y a peu de jours encore, il croyait ne pouvoir jamais épouser.
Dans un premier paragraphe, qui constitue une sorte d'introduction, la romancière nous dit l'insatisfaction de M. de Clèves qui, presque tous les jours, adresseses plaintes à sa future femme. Celle-ci, bien sûr, essaye de lui répondre et le corps de notre texte va être constitué par un de ces dialogues de sourds auxquels donnent lieu à chaque fois les plaintes de M. de Clèves. Dans la première réplique, M. de Clèves se plaint de la profonde indifférence de Mlle de Chartres. Elle proteste et essaie alors de justifier sa réserve en se retranchant...
tracking img