Introduction au mal

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  • Publié le : 18 septembre 2010
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On courrait un grand risque d'éparpillement si l'on entreprenait de recenser les différentes formes du mal. Ce n'est pas tant dans le fait qu'il faudrait d'abord s'épuiser à le définir, par rapport à un bien suspect, lui aussi, de variabilité. C'est surtout que le propre du mal est de s'installer dans la pluralité, la déviance, l'invention de formes toujours nouvelles. Le bien, lui, visel'unité, la pacification, la norme, au point que ses chemins paraissent parfois ternes et fades. Rien ne dit mieux, au fond, cet ondoiement du mal que les anneaux du serpent qui en est, on le sait, le symbole attitré. Ondoiement de ses formes, mais aussi de ses représentations : car le mal entraîne autant de répulsion ou de terreur que de fascination. Il a, lui aussi, ses héros, princes noirs de larévolte – Valmont, Don Juan – comme ses victimes : ainsi Job, dont les plaintes envoient à Dieu l'expression de la vraie souffrance, qui est de ne pas comprendre :
Jusqu'à quand me tourmenterez-vous
et me broierez-vous avec des mots ?
Voilà dix fois que vous m'insultez.
N'avez-vous pas honte de me torturer ?
(La Bible, Livre de Job, 19, 2-3)
Car voici l'endroit oùachoppent les fois les plus profondes : pourquoi le mal et la souffrance qui en découle, si Dieu est censé être bon et puissant ? Certes bien des philosophes se sont employés à dédouaner Dieu de cette responsabilité : les théodicées (ou "justice de Dieu" : qu'on pense à celle de Leibniz) insistent par exemple sur la liberté dont jouit la créature, liberté qui consiste aussi à faire le mal ; d'autresvont rappeler la dimension pédagogique de la souffrance ou arguer de l'impénétrabilité des mystères divins pour supposer qu'un bien supérieur puisse naître d'un mal apparent. Ce fut entre autres l'argument de Rousseau contre le scepticisme de Voltaire au lendemain du tremblement de terre de Lisbonne : « La nature me confirme de jour en jour, qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel etqu’elle peut passer quelquefois pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs...» etc. C'est aussi la teneur du sermon du père Paneloux dans La Peste d'Albert Camus après la mort d'un enfant, qui laisse jusqu'au chrétien désemparé : «Il y avait certes le bien et le mal, et, généralement, on s'expliquaitaisément ce qui les séparait. Mais à l'intérieur du mal, la difficulté commençait. Il y avait par exemple le mal apparemment nécessaire et le mal apparemment inutile. Il y avait Don Juan plongé aux Enfers et la mort d'un enfant. Car s'il est juste que le libertin soit foudroyé, on ne comprend pas la souffrance de l'enfant. [...] Mais [Dieu] seul peut effacer la souffrance et la mort des enfants, luiseul en tout cas la rendre nécessaire, parce qu'il est impossible de la comprendre et qu'on ne peut que la vouloir.» C'est ici qu'il nous faut distinguer - au-delà du clivage habituel entre mal physique, moral ou métaphysique - le mal subi et le mal commis, voire assumé.
Le mal subi est un défi à la raison que toutes les philosophies ont essayé vainement de réduire. Comme l'a bien vu Nietzsche eneffet, ce n'est pas la souffrance en tant que telle qui pose problème, mais son non-sens, véritable « malédiction qui a jusqu'à présent pesé sur l'humanité.» (Généalogie de la morale). L'idéal ascétique peut certes parier sur une certaine légitimité de l'expiation par toutes sortes de maux et définir un bon usage des maladies, comme on le voit chez les Stoïciens, mais aussi chez Pascal et mêmeMontaigne. Les théologiens (saint Augustin, saint Thomas d'Aquin) et les philosophes (Spinoza) ont déployé toutes les ressources de leur dialectique et de leur foi pour montrer que le mal n'a pas d'essence propre et qu'il n'appartient pas à l'humain de contester les desseins de la Providence. Pourtant reste l'évidence de la souffrance d'autrui, devant laquelle tous les systèmes avouent leur...
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