La peste

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Devoir surveillé (2H) – La Peste, Albert Camus (1947), p169/170

A la fin de la troisième partie, le narrateur Rieux décrit le comportement des habitants d'Oran ayant vécu une séparation, soit que l'un de leurs proches soit mort, soit qu'il soit resté à l'extérieur de la ville close.

|1 | Ils étaient à ce point abandonnés à la peste qu'il leur arrivait parfois de n'espérerplus qu'en son sommeil et de se surprendre à penser : |
| |« Les bubons, et qu'on en finisse ! » Mais ils dormaient déjà en vérité, et tout ce temps ne fut qu'un long sommeil. La ville était peuplée de |
| |dormeurs éveillés qui n'échappaient réellement à leur sort que ces rares fois où, dans la nuit, leur blessure apparemment fermée se rouvrait |
||brusquement. Et réveillés en sursaut, ils en tâtaient alors, avec une sorte de distraction, les lèvres irritées, retrouvant en un éclair leur |
|5 |souffrance, soudain rajeunie, et, avec elle, le visage bouleversé de leur amour. Au matin, ils revenaient au fléau, c'est-à-dire à la routine. |
| |Mais de quoi, dira-t-on, ces séparés avaient-ils l'air? Eh bien, cela estsimple, ils n'avaient l'air de rien. Ou, si on préfère, ils avaient |
| |l'air de tout le monde, un air tout à fait général. Ils partageaient la placidité et les agitations puériles de la cité. Ils perdaient les |
| |apparences du sens critique, tout en gagnant les apparences du sang-froid. On pouvait voir, par exemple, les plus intelligents d'entre eux faire|
| |mine de chercher comme tout le monde dans les journaux, ou bien dans les émissions radiophoniques, des raisons de croire à une fin rapide de la |
|10 |peste, et concevoir apparemment des espoirs chimériques, ou éprouver des craintes sans fondement, à la lecture de considérations qu'un |
| |journaliste avait écrites un peu au hasard, enbâillant d'ennui. Pour le reste, ils buvaient leur bière ou soignaient leurs malades, paressaient |
| |ou s'épuisaient, classaient des fiches ou faisaient tourner des disques sans se distinguer autrement les uns des autres. Autrement dit, ils ne |
| |choisissaient plus rien. La peste avait supprimé les jugements de valeur. Et cela se voyait à la façon dont personne nes'occupait plus de la |
| |qualité des vêtements ou des aliments qu'on achetait. On acceptait tout en bloc. |
|15 |On peut dire pour finir que les séparés n'avaient plus ce curieux privilège qui les préservait au début. Ils avaient perdu l'égoïsme de l'amour, |
| |et le bénéfice qu'ils en tiraient.Du moins, maintenant, la situation était claire, le fléau concernait tout le monde. Nous tous au milieu des |
| |détonations qui claquaient aux portes de la ville, des coups de tampon qui scandaient notre vie ou nos décès, au milieu des incendies et des |
| |fiches, de la terreur et des formalités, promis à une mort ignominieuse, mais enregistrée, parmi lesfumées épouvantables et les timbres |
| |tranquilles des ambulances, nous nous nourrissions du même pain d'exil, attendant sans le savoir la même réunion et la même paix bouleversantes. |
|20 |Notre amour sans doute était toujours là, mais, simplement, il était inutilisable, lourd à porter, inerte en nous, stérile comme le crime ou la |
| |condamnation.Il n'était plus qu'une patience sans avenir et une attente butée. Et de ce point de vue, l'attitude de certains de nos concitoyens |
| |faisait penser à ces longues queues aux quatre coins de la ville, devant les boutiques d'alimentation. C'était la même résignation et la même |
| |longanimité, à la fois illimitée et sans illusions. Il faudrait seulement élever ce...
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