Le freudisme

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 87 (21526 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 19 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Le paradoxe de l'abondance
CLAUDE FISCHLER
De la « sécurité alimentaire » aux risques d'obésité, l'alimentation n'a jamais posé autant de problèmes aux omnivores que nous sommes, dans une société où règne pourtant l'abondance de nourriture.

Il existe un paradoxe de la prospérité : dans toutes les sociétés dites d'abondance, celles qui ont depuis longtemps surmonté les problèmes de pénurie,l'alimentation est de plus en plus un sujet problématique. A l'échelon de la santé publique comme à celui des individus, plusieurs problèmes sont posés. Les uns concernent les aliments et leur mode de production (leurs propriétés gustatives et nutritionnelles). Les autres mettent en cause le mangeur lui-même, ou ce que les médecins appellent son « comportement alimentaire ».

En premier lieu, lapériode récente, en particulier depuis 1996 et la première crise de la vache folle, a propulsé au premier plan de l'actualité et du débat public la question de la « sécurité alimentaire ». Les crises qui se sont succédé ont eu pour effet notamment de mettre en cause radicalement le processus de production agroalimentaire qui s'était progressivement mis en place depuis les années 50 et que l'ontaxe aujourd'hui de « productiviste ». Autorisons-nous la métaphore du séisme : les secousses, chocs et répliques que constituent les crises alimentaires surviennent à la faveur de tensions tectoniques, à proximité de failles souterraines. Ces tensions, ce sont celles qui parcourent le rapport du mangeur contemporain à son alimentation, de plus en plus transformée, de plus en plus étirée en« filières » industrielles, de plus en plus étrangère aux écosystèmes domestiques locaux, produite ailleurs, on ne sait où, on ne sait comment, distribuée comme objet de consommation de masse, portée par des campagnes de publicité massives, chargée de substances mystérieuses et inquiétantes (colorants, conservateurs, additifs divers), soupçonnée d'être polluée de pesticides ou autres molécules impures.Dans tous les pays développés, les produits transformés par l'industrie agroalimentaire sont au mieux perçus comme un pis-aller : leur prix, leur commodité d'emploi, qui permet des gains de temps appréciables, ne contrebalancent pas complètement, dans l'esprit des consommateurs, leurs insuffisances, sinon leurs défauts constitutifs. Pour les uns, c'est le goût qui n'est plus ce qu'il était ; pour lesautres, c'est en termes d'effets sur la santé qu'ils présentent un vice radical. Chacun valorise et regrette « le naturel », irrémédiablement altéré, pollué, semble-t-il, à l'issue du processus de transformation et de distribution.

Outre la question de la sécurité alimentaire et des risques toxicologiques ou infectieux se pose celle du risque nutritionnel et, à travers elle, celle de larégulation quantitative et qualitative de la prise alimentaire. L'inadéquation des pratiques alimentaires est incriminée dans la montée de l'obésité et dans l'étiologie de maladies venant, dans les pays les plus prospères, aux premiers rangs des causes de mortalité : les pathologies cardio-vasculaires et certains cancers. Par des campagnes d'information et d'éducation, les pouvoirs publics et lesmédecins espèrent conduire les mangeurs à une double « prise de conscience » : celle, d'abord, de l'étroitesse du lien entre notre façon de manger et notre santé ; celle, ensuite, des responsabilités de chacun en la matière : vis-à-vis de nous-mêmes mais aussi vis-à-vis de nos enfants et des proches qui sont sous notre responsabilité.

Je voudrais faire valoir ici que, pour penser dans toute leurcomplexité le paradoxe de la prospérité et toutes les questions qu'il pose, on ne peut isoler le biologique du social ni le social du biologique. Le point de vue biomédical ne peut se passer de celui des sciences humaines et ces dernières ne peuvent se contenter de détailler la construction sociale de la question en mettant entre parenthèses sa dimension biologique. Il faut considérer les...
tracking img