Le grand jeu de fancis bacon

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  • Publié le : 5 avril 2011
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Michel Leiris, Le grand jeu de Francis Bacon

Dès le deuxième des entretiens dans lesquels, dialoguant avec son ami David Sylvester, il s'explique cartes sur table sur sa vie et sur son art —tels qu'il les voyait entre 1962 et 1975, précision nécessaire, cet art pas plus que cette vie n'ayant encore bouclé sa boucle et l'intéressé n'étant pas de ces gens qui s'endorment sur une vérité qu'ilscroient détenir une fois pour toutes —, Francis Bacon donne, il me semble, le mot-clé qui permet de situer, autant que faire se peut dans le cas d'un artiste dont chaque exposition montre combien il est capable de renouvellement, ce peintre reconnu comme l'un des plus grands de notre époque, mais difficile à caractériser dans la mesure où il s'écarte de tous les sentiers battus.
Le jeu parquestions et réponses auquel s'adonnent censément les deux partenaires venant à mettre en cause, comme à son début même, le problème crucial de l'art figuratif —dont Bacon se réclame expressément — et de l'art non figuratif, l'interrogé, qui tout au long des entretiens marque à plusieurs reprises sa défiance envers ce qu'il nomme l'illustration (c'est-à-dire la transcription trop littérale), déclare enpropres termes : Voyez-vous, je pense que l'art rend compte, je pense que c'est un reportage. Et je pense que dans l'art abstrait, puisqu'il n'y a pas de reportage, il n'y a rien d'autre que l'esthétique du peintre et ses quelques sensations. Il n'y a là jamais aucune tension. « Tension » : il semble que cette notion, jetée sur le tapis par l'interviewé lui-même, puisse servir de fil conducteur àquiconque veut déceler sur quoi repose l'extraordinaire pouvoir d'envoûtement dont sont douées les oeuvres et la personne de Bacon.
Tension, d'abord, entre ces deux pôles : d'une part, la volonté de figurer et donc de n'être pas abstrait ; d'autre part, celle de ne pas « illustrer » et donc de fabriquer une image qui s'éloignera de la représentation tenue pour normale par le sens commun et de cefait sera relativement abstraite. Double volonté, d'où il résulte que le travail de Bacon prendra l'allure d'un combat mené sur deux fronts, avec menace perpétuelle de se laisser dominer par l'une de deux tendances et de tomber soit dans l'abstraction, soit dans l'illustration.
Longtemps du moins, c'est en spéculant délibérément sur ce qu'on pourrait nommer des hasards subjugués que Bacon auratenté de résoudre ce problème qui, abordé en toute rigueur, devient une quadrature du cercle : figurer sans illustrer. Accidents purs (liés à ce que le maniement du pinceau ou de la brosse comporte nécessairement d'incertain), accidents suscités (par projection à peine dirigée de peinture sur la toile en cours, ou par frottage ou zébrage renvoyant au chaos les formes en passe de virer au décalque), cesdeux modes d'intervention du hasard, dont l'artiste exploitera les effets tels quels ou à travers ce qui alors lui sera suggéré, contribueront à l'écarter de la figuration trop directe. Écart, toutefois, que doit contrebalancer un effort concerté d'adhérence au motif (qu'il s'agisse du motif de départ ou d'un autre, apparu à un détour du chemin), puisque l'image, sans référence à quelque chose deréel ou de représentable, ne pourrait être qu'un vain assemblage de formes et donc pas même une image. D'où cette tension exacerbée propre à la peinture de Bacon, qui non seulement fraie sa voie entre deux tendances qu'il sait contradictoires, mais use de moyens irrationnels pour parvenir à un enregistrement voulu fidèle et espéré d'autant plus « poignant » (terme que Bacon ne dote d'aucuneconnotation sentimentale) qu'il aurait été obtenu grâce à une sorte de qui-perd-gagne.
Recherche plus ou moins expresse d'un comble de tension, sans doute est-ce à cela que répond l'oeuvre entier de Bacon, aussi bien comme portraitiste ou comme peintre de figures que comme auteur de grandes compositions, qui sont bien moins des scènes sur quoi pourrait se broder un récit que des confrontations...
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