Le passage qui a donne son titre au raman

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  • Publié le : 26 décembre 2010
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Le passage qui a donné son titre au roman.
« J'ai un travail pour toi, dit le Maître. Une affaire littéraire. Je connais mes limites; le don de la malice rimée, l'art de la calomnie rythmée, sont au-delà de mes capacités. Tu comprends. »
Mais Baal, le fier, l'arrogant, se raidit, se réfugie dans sa dignité. « II n'est pas juste que l'artiste devienne le serviteur de l'État. » La voix deSimbel baisse, prend un rythme plus soyeux. « Ah, oui. Alors que te mettre au service des assassins est une chose tout à fait honorable.» Un culte des morts fait rage à Jahilia. Quand un homme meurt, des pleureuses professionnelles se frappent, se déchirent la poitrine, s'arrachent les cheveux. On laisse mourir sur la tombe un chameau aux jarrets coupés. Et si l'homme a été assassiné, son parent leplus proche prononce des vœux d'ascétisme et poursuit le meurtrier jusqu'à ce que le sang ait été lavé par le sang; la coutume veut qu'on compose un poème d'éloge, mais peu de vengeurs ont le don de la poésie. De nombreux poètes gagnent leur vie en écrivant des chants d'assassinat, et tous s'accordent pour reconnaître que le meilleur des poètes qui font l'éloge du sang est le tout jeune polémiste,Baal. Que sa fierté professionnelle empêche de se sentir blessé par les petites flèches du Maître. « C'est une affaire culturelle », répond-il. Abu Simbel s'enfonce de plus en plus dans ses manières soyeuses. « Peut-être bien, chuchote-t-il devant les portes de la Maison de la Pierre Noire, mais, Baal, reconnais-le : n'ai-je pas un droit sur toi? Ne sommes-nous pas, tous deux, en quelque sorte auservice de la même maîtresse? »
Le sang quitte les joues de Baal; sa confiance se brise, le quitte comme une coquille. Le Maître, apparemment insensible à ce changement, pousse le poète satirique dans la Maison.
On dit à Jahilia que cette vallée est le nombril du monde; qu'à sa création, la planète tournait autour de ce point. Adam vint ici et vit un miracle: quatre colonnes d'émeraudesoutenant un gigantesque rubis rayonnant, et sous ce dais une énorme pierre blanche, rayonnant elle aussi de sa propre lumière, comme une vision de son âme. Il construisit de solides murailles autour de sa vision afin de l'atteler pour toujours à la terre. Ce fut la première Maison. Elle fut reconstruite plusieurs fois - une fois par Ibrahim, après que Hagar et Ismaïl, aidés par l'ange, eurent survécu- et peu à peu au cours des siècles les attouchements répétés de la pierre blanche par les pèlerins l'ont rendue noire. Puis vint le temps des idoles; à l'époque de Mahound, trois cent soixante dieux de pierre se pressaient autour de la pierre de Dieu.
Qu'aurait pensé le vieil Adam? Ses propres fils sont ici aujourd'hui: le colosse de Hubal, envoyé de Hit par les Amalékites, se dresse au-dessusdu puits de la trésorerie, Hubal le berger, le croissant de lune dans le cours; aussi, Kain, hostile, dangereux. C'est le croissant de lune dans le décours, le forgeron et le musicien; lui aussi a ses fidèles.
Hubal et Kain regardent s'avancer nonchalamment le Maître et le poète. Et le proto-Dionysos nabatéen, Celui-de-Shara; l'étoile du matin, Astarté et le saturnien Nakruh. Voici le dieu duSoleil, Manaf! Regardez, ici s'agite le géant Nasr, le dieu à forme d'aigle! Voici Quzah, qui tient l'arc-en-ciel... n'est-ce pas un trop-plein de dieux, un déluge de pierres, pour nourrir l'appétit glouton des pèlerins, pour étancher leur soif profane. Pour séduire les voyageurs, les déités viennent - comme les pèlerins - de loin et de l'infini. Les idoles, elles aussi, sont des délégués à uneespèce de foire internationale.
Ici il y a un dieu qui s'appelle Allah (ce qui signifie simplement, le dieu). Demandez aux habitants de Jahilia et ils reconnaîtront que ce type a une sorte d'autorité générale, mais il n'est pas très populaire : c'est un généraliste à une époque de statues spécialistes.
Abu Simbel et Baal qui transpire depuis peu sont arrivés devant les châsses, placées côte...
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