Les essais de montaigne

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  • Publié le : 2 mai 2010
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Cohérence et disparité du moi dans

l'écriture des Essais de Montaigne.

« Je suis moi-même la matière de mon livre » : cette déclaration, ainsi que d’autres similaires du point de vue du sens, ont orienté la classification traditionnelle des Essais dans le système des genres, puisque le texte de Montaigne est considéré comme le texte fondateur de l’autoportrait. Il effectue en effet dans àcertains égards un repliement sur le sujet écrivant, repliement qui se manifeste par la multiplication de pronoms de première personne : « Ce qui est caractéristique de Montaigne, c’est la multiplication du moi dans le déploiement des formes réfléchies : « Moi, je me roule en moi-même ». Moi, je, moi-même : autant de niveaux ou d’instances du sujet Michel de Montaigne ». Il s’agit ici de définirà la fois une poétique et de caractériser une personne civile (« Ce qui est caractéristique de Montaigne » : la proposition floue peut renvoyer aussi bien à l’homme qu’à son œuvre), en convoquant deux domaines bien distincts : philosophique (« la multiplication du moi ») et grammatical (« dans le déploiement des formes réfléchies »). La dernière phrase mélange inextricablement ces deux domaines :aux différents statuts du pronom (« Moi, je, moi-même » : apostrophe, sujet, objet) correspondent différents degrés ontologiques (« autant de niveaux ou d’instances du sujet Michel de Montaigne »). Ce qui est envisagé ici, c’est donc la définition d’un moi, celui de Michel de Montaigne, définition qui passe par une écriture particulière. Mais cette définition reste problématique, puisqu’elleprésente à la fois une cohérence au niveau sémantique (tous les pronoms centrent le propos sur « moi », ce que confirme le verbe se rouler), et un éclatement au niveau grammatical, puisque comme nous l’avons vu, le sujet écrivant se dit à la fois comme sujet, objet et apostrophe, et au niveau énonciatif, puisque « moi » est à la fois énonciateur et allocutaire de son propre discours. Ce que confirme laperspective philosophique, le terme « multiplication  du moi » pouvant correspondre à un renforcement de l’identité ou au contraire à une dissolution, hésitation que maintient la formule : « autant de niveaux ou d’instances du sujet », qui vient présenter une alternative entre une différence de degré (« niveaux ») ou de nature (« instances ») ontologique.

C’est une donc une définitionproblématique à la fois de l’individu Michel de Montaigne et de l’écriture qui le constitue qui nous est présentée ici. Il s’agit de voir à la fois par quels moyens l’écriture résout ce problème de cohérence et cet éclatement du sujet, d’identité et d’altérité, et quel intérêt l’autoportraitiste trouve à résoudre ce problème en conciliant ces deux dimensions.

Cohérence du sujet, parce que Montaigneproclame explicitement qu’il se prend pour sujet principal de son œuvre, redéfinissant par là même le moi tel que l’envisage traditionnellement les philosophes. Cependant, réduire les Essais à un repli sur lui-même d’un individu singulier, c’est faire bon marché de la figure de l’autre, qui resurgit sous diverses formes tout au long de l’œuvre : dire l’identité, c’est indissociablement direl’altérité, la généralité de la nature humaine ou la singularité étrangère de l’autre pris comme modèle. Identité et altérité : le problème est au cœur de l’entreprise de définition du moi, problème que seule peut résoudre une écriture nouvelle : si les Essais peuvent être considérés comme un portrait, ce n’est qu’en constituant un portrait en mouvement d’un moi insituable et jamais définitivementassimilable par le lecteur et par celui-là même qui entreprend de le dire.

Les Essais proclament à différents endroits que leur véritable sujet n’est pas le monde extérieur, mais l’exploration intérieure de l’individu Michel de Montaigne ; ce qui conditionne une organisation particulière de l’écriture, et une redéfinition du moi tel que l’envisageait la philosophie scolastique.

Dès...
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