Oedipe et le sphinx

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  • Publié le : 14 mai 2010
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« Le pays, dont les œuvres d’art sont ainsi des apparitions fragmentaires, est l’âme du poète, son âme véritable, celle de toutes ses âmes qui est le plus au fond, sa patrie véritable, mais où il ne vit que de rares moments. C’est pour cela que le jour qui les éclaire, les couleurs qui y brillent, les personnages qui s’y agitent, sont un jour, des couleurs et des êtres intellectuels. »1

MarcelProust, Gustave Moreau

Lorsque Marcel Proust, dans ses pages pénétrantes consacrées à Gustave Moreau, dépeint les tableaux du peintre comme des fragments d’un « pays », selon l’expression qui lui est chère, dont ils ne seraient que des « apparitions fragmentaires », c’est bien de l’âme de l’artiste et de sa vie qu’il est question : les toiles de Moreau seraient alors, dans une sorte d’avatarpsychologique de la vue albertienne, comme des fenêtres ouvertes sur le lieu secret de la méditation et du sens, une intrusion en pointillé dans ce pays que l’auteur de La Recherche qualifie de « patrie profonde ». Comment, à la lumière de cette conception de son œuvre, ne pas considérer chez Moreau la récurrence de certains sujets comme le lieu privilégié d’exploration dudit pays ? Si l’on saitque l’artiste s’est plu à reprendre certains thèmes tout au long de sa carrière et même à retravailler ses tableaux sur une longue période, il semble que cette relation au long cours soit particulièrement significative dans le cas de la figure d’Œdipe. Depuis l’œuvre phare du Salon de 1864 Œdipe et le Sphinx (ill. 1) jusqu’à l’Œdipe voyageur de 1888 (ill. 3), en passant par Le Sphinx deviné (ill. 2)et quelques études éparses, le corpus œdipien n’est certes pas le plus conséquent de l’œuvre de Moreau : en y regardant de plus près, cette parcimonie ne vient que renforcer la densité du sens et ériger ces toiles en des jalons d’autant plus significatifs qu’ils s’échelonnent sur environ vingt-cinq ans de création. Que l’aventure d’Œdipe dans sa confrontation au Sphinx puisse être considéréecomme une image forte de l’aventure du peintre lui-même semble presque évident ; cet aspect du thème n’a pourtant jamais été évoqué.

L’enigme du sphinx, le matin : « Seras-tu un grand artiste ? »

1. Gustave Moreau (1826-1898)
Œdipe et le Sphinx, 1864
Huile sur toile - 206 x 105 cm
New York, Metropolitan Museum
Photo : Wikipedia Common

Si l’on convient du fait quel’Œdipe et le Sphinx de 1864 (ill. 1), œuvre qui apporta à Moreau la célébrité, est effectivement resté son opus le plus connu et le plus reproduit, on ne peut qu’être surpris de la constante superficialité des commentaires qui ont émaillé sa bibliographie comme celle des autres œuvres liées à ce thème. Depuis les regards des contemporains de l’artiste jusqu’aux analyses savantes les plus récentes, onn’en finit pas de retracer les sources antiques, l’origine de l’urne ou le dessin des pieds des victimes du monstre tout comme on n’ignore plus rien de l’histoire des tableaux, des collectionneurs, des marchands, voire des clous grâce auxquels ont été suspendus les tableaux… Sur le sens profond de l’œuvre, en revanche rien ou presque sinon des analyses hâtives, faiblement psychanalytiques ou qui selimitent à des paraphrases de Moreau lui-même comme si ce Sphinx avait été si bien conçu par le peintre qu’il ne se contentait pas de tenter de « coller » Œdipe mais qu’il parvenait aussi à méduser les historiens et les critiques frappés de stupeur et de paralysie. Comme souvent, c’est ainsi à un critique d’art « non-professionnel » qu’il revient de faire des remarques judicieuses et c’est Barbeyd’Aurevilly dans son étude de 1864 qui souligne la posture originale du héros, son attitude combative et dominante même s’il y discerne aussi plus loin l’expression de la fatalité antique :

« L’attitude d’Œdipe est belle ; il est impassible devant l’étreinte de cette question vivante ; il a dans le regard une assurance pleine de foi ; il domine le monstre par l’imperturbable sang-froid avec...
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