Philosophie politique

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  • Publié le : 14 mai 2010
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INTRODUCTION

Est-il permis de parler d’une philosophie ou de philosophies juive(s)1 ?
Il est désormais de bon ton de s’interroger sur l’existence même d’une philosophie juive. D’aucuns trouvent qu’une telle expression est un oxymore, d’autres, au contraire, jugent que l’on peut légitimement parler d’une philosophie juive (au même titre qu’une philosophie musulmane ou chrétienne), à conditiond’intégrer à cette définition la spécificité des thèmes traités. La pensée grecque, expression paradigmatique de toute spéculation philosophique, est née et s’est développée dans un milieu radicalement différent du monothéisme. Le paganisme ne part pas des mêmes présupposés que le monothéisme hébraïque, chrétien ou musulman. La même règle s’applique donc aux trois grandes religions abrahamiques. Leproblème le plus important qui se pose aux philosophies nées dans le giron monothéiste est, assurément, le statut de la révélation divine : si Dieu, somme absolue de toutes les perfections, a pris soin de se révéler à nous, à quoi bon tenter de percer son mystère par la spéculation rationnelle qui avance pas à pas et part du connu pour accéder à l’inconnu ? Et si, comme nous le montre le cas dujudaïsme, Dieu a assorti sa révélation d’une législation complète (n’oublions pas que pour la Bible hébraïque, la théophanie a pour but exclusif la remise des Tables de la Torah ou de l’Alliance), qu’il

1. Nous ne pouvons nous étendre plus sur la question ; c’est pourquoi nous renvoyons à nos deux ouvrages plus complets : La philosophie juive (Paris, Armand Colin, 2004, p. 9-24) ; et aussi à notreouvrage écrit en allemand, Geschichte der jüdischen Philosophie, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 2003, p. 9-23.

Petite histoire de la philosophie juive

importe de suivre à la lettre, à quoi bon se livrer à des spéculations aussi injustifiées qu’inutiles ? Les philosophes, juifs en l’occurrence, ont tenté d’obvier à cette difficulté de la manière suivante : ils ont d’abordsouligné l’inégalité des intellects humains, illustrant leur propos par l’existence d’un don prophétique qu’ils présentaient comme une grâce divine. En quelque sorte, Dieu accorderait une lumière surnaturelle à ceux qu’il a bien voulu distinguer d’une grâce particulière. Comme le disait Angelus Silesius, Dieu est comme une source, il coule avec bienveillance dans ses créatures, tout en restant enlui-même. Cette inégalité intellectuelle, cette disparité des esprits, se retrouve chez des penseurs aussi différents qu’Averroès1, Maimonide2 et Thomas d’Aquin. La seconde manière de traiter ce problème de l’utilité ou de l’inutilité de la spéculation philosophique consistait à scinder l’humanité en deux catégories bien distinctes : la première, la plus nombreuse, est constituée par les masses inculteset la seconde, considérablement plus réduite, est peuplée de quelques rares élites, seules habilitées à sonder les fondements de la Torah3 et à en dégager le sens profond. Au sein de la philosophie musulmane, c’est ibn Rushd, l’Averroès des Latins, qui est allé le plus loin dans l’élaboration de cette doctrine, notamment dans son écrit intitulé Fasl al-Maqal (Traité décisif ) : il y explique quechaque classe d’hommes se voit adresser une certaine catégorie d’argumenta1. Voir une présentation commode et bien écrite, Maurice-Ruben Hayoun & Alain de Libera, Averroès et l’averroïsme (Paris, PUF, 1990) (traduction italienne, Jaca Book, Milan). 2. Maurice-Ruben Hayoun, Maimonide ou l’autre Moïse (Paris, Pocket, 2004). Voir aussi mon Maimonide, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1986, 1993, 2000(traduction italienne, Jaca Book, Milan) et tout récemment, Maimonide (Paris, Entrelacs, 2005). 3. Ceci est la principale leçon de l’introduction de Maimonide à son Guide des égarés ; dans son commentaire, Moïse de Narbonne (1300-1362) insiste sur cette séparation qu’il veut hermétique. Voir mon livre La philosophie et la théologie de Moïse de Narbonne (Tubingen, JCB Mohr, 1988) ainsi que mon...
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