Rencontre avec didier daeninckx

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  • Publié le : 20 novembre 2011
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Agnès Ladurée : La nouvelle « La mort en dédicace » est poignante. Dedans, vous écrivez « Je ne pouvais pas me rendre compte, en posant ma question, que je signais pour trente ans ». La phrase m’a tellement choquée que j’ai posé votre livre (pour le reprendre tout de suite, je vous rassure !). Cette phrase, c’est un effet d’écrivain, parce que vous écrivez une nouvelle, que ça doit être court,comme une flèche lancée vers sa cible, ou vous croyez vraiment à la fatalité ?

Dans « Mourir n’est peut-être pas la pire des choses », Pascal Dessaint a écrit « Tu commences à écrire, tu as la fraîcheur, la spontanéité, c’est ton essence, toute ta richesse, tu ne le sais même pas... et puis tu acquiers du métier, et tu y perds, tu y perds ton âme... Tu aurais pu tout simplement laissertomber....Ouais... mais peut-être... peut-être que la chose était pour moi plus importante que je ne le croyais, et qu’il fallait que j’en crève, mais que je n’en avais pas le courage... ».

Avez-vous jamais ressenti cette peur d’avoir trop de métier, de savoir trop bien ficeler un roman ? Avez-vous jamais pensé arrêter d’écrire, pas forcément pour toujours mais parce que vous en aviez assez, ou pourfaire autre chose ?

Didier Daeninckx : Non, je n’ai jamais eu cette impression d’avoir "trop de métier", peut-être, tout simplement parce que je ne considère pas l’écriture comme un métier. J’ai même le sentiment, souvent, qu’écrire sert à désapprendre, à se libérer des pensées toutes faites, des réflexes uniformes. Le personnage que fait parler Pascal Dessaint évoque "la fraîcheur, laspontanéité". J’écris principalement sur ce qui me pose problème, sur les choses que je ne parviens pas à comprendre, et mes personnages sont comme des éclaireurs qui avancent en contrée ennemie. Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. La hargne est la même qu’au premier jour.

Quand je trace cette phrase, dans "La mort en dédicace", je définis leparcours d’un personnage dont tous les rêves sont trahis dans la même seconde : l’amour qu’il porte instantanément à cette femme en rouge et noir, ses idéaux. Chéri-Bibi se serait contenté d’un énorme "Fatalitas".

Agnès Ladurée : Il paraît que vous aviez aimé lire Les Thibault. Avez-vous vu sa version télé récente avec Jean Yanne, et si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Didier Daeninckx : Je me souviensprécisément de la lecture de cette saga historique et sociale. Je m’y suis plongé au milieu des années soixante, à la recherche de cet alourdissement de l’air, avant 1914, de cette sensation de nuées noires qui s’accumulent au-dessus de l’Europe. J’essayais alors de comprendre ce qu’avaient vécu mes grands-parents, de suivre le fil qui se brise à Sarajevo sans me douter alors que cette rupturediviserait à nouveau l’Europe au coeur des années 90. L’oeuvre de Roger Martin du Gard avait été publiée dans la collection du Livre de Poche que le voisin du dessus, monsieur Trioux, collectionnait. J’étais ami avec ses enfants, et je pouvais prendre ce que je voulais dans sa bibliothèque, la seule que je connaissais. C’est grâce à lui que j’ai lu quelques centaines de bouquins, de manièrehasardeuse, éclectique. Par la suite, lisant "Les Beaux quartiers" ou "Les voyageurs de l’Impériale" de Louis Aragon, je me suis retrouvé, pour part, dans l’univers d’avant l’apocalypse décrit par Martin du Gard. Et difficile de citer cet écrivain sans rappeler qu’il fut, avec Queneau et Gide, l’un de ceux qui se penchèrent dès le début sur les manuscrits de Jean Meckert.

Agnès Ladurée : Comme il y asouvent des télés allumées dans vos romans, est-ce que vous la regardez beaucoup ? Si oui, quels types de programmes ?

Didier Daeninckx : Il y a en effet pas mal d’allumés dans mes romans, dont des télés. On ne peut pas dire que cela soit une métaphore de la "lumière intérieure". J’ai été assez marqué par les premiers films de Wim Wenders, par ces personnages qui vivent la musique, le rock...
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