Rousseau

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  • Publié le : 4 avril 2011
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Texte : « Tant qu'on désire on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l'espoir se prolonge, et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Ilperd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel [de Dieu] une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre enquelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seuldigne d'être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu'hors l'Etre existant par lui-même [Dieu] il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. Si cet effet n'a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n'est pas un état d'homme ; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourrait tout sansêtre Dieu serait une misérable créature ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761), 6e partie, Lettre VIII, Flammarion, “coll. GF”, 1967 .

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EXPLICATION DU TEXTE (Par Lily Schieber, TL)

La définition populaire de l’idée de bonheur consiste à dire qu’être heureux c’est avoirce qu’on désire. Cette idée n’est point moderne. Dès l’antiquité, il existait déjà des philosophies hédonistes qui nous invitaient à rechercher le plaisir, à obtenir ce que nous désirons pour être heureux. Calliclés, dans le Gorgias de Platon, par exemple, nous dit que l’homme qui ne cherche pas à satisfaire ses désirs mène « une vie de pierre », et Epicure nous enseignait également qu’en apprenantà nous contenter de plaisirs simples nous pouvons trouver le contentement (ce qu’Epicure nomme « l’ataraxie », la tranquillité de l’âme) et ne pas souffrir du manque. Ainsi, le bonheur vient du fait que l’on doit apprendre à combler ses désirs : la fin du désir est le commencement de la vie heureuse. Cependant le sens même du mot « désir » semble indiquer qu’il ne peut jamais vraimentcomplètement être achevé et nous combler, le propre du désir étant de renaître perpétuellement, de sorte que la question se pose de savoir si le bonheur implique une amplification de nos désirs ou plutôt leur réduction. Le texte de Rousseau, extrait de Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), repose alors ici cette question classique du juste rapport entre désir et bonheur pour nous affirmer paradoxalement que lebonheur vient, non pas du fait d’obtenir ce qu’on désire, ce qui met fin au désir et donc également au plaisir, mais résulte du désir lui-même, même s’il n’est pas satisfait. Le problème du texte est donc de savoir si le bonheur provient de l’art de mettre fin à son désir (ascétisme) ou bien si le bonheur se trouve plutôt dans l’art même de désirer, de renouveler sans cesse ses désirs(hédonisme).

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Il est vrai que désirer c’est en quelque sorte avoir l’âme troublée par une insatisfaction, un manque qui est nécessairement à la racine du désir et qui engendre une certaine forme de peine. On peut voir alors le désir comme la source de bien des maux. Pour résoudre ce problème certains pensent qu’il faut modérer ses désirs et apprendre à ne désirer que ce que nous pouvons obtenir...
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